Avenir et passé réconciliés à CHOM

L’animateur Terry DiMonte (au centre), le directeur musical Pierre Landry (à gauche) et le directeur de la programmation Mathew Wood (à droite) dans les locaux de la radio CHOM, à Montréal, le 17 octobre dernier
Photo: Alice Chiche Le Devoir L’animateur Terry DiMonte (au centre), le directeur musical Pierre Landry (à gauche) et le directeur de la programmation Mathew Wood (à droite) dans les locaux de la radio CHOM, à Montréal, le 17 octobre dernier

« Je me souviens d’avoir fait jouer le premier album d’Harmonium en entier à partir d’un acétate, un pressage test que le groupe m’avait lui-même apporté avant même que l’album paraisse », raconte (traduction libre) le défunt animateur Denis Grondin dans une capsule historique récemment diffusée afin de célébrer le 50e anniversaire de CHOM.

Voici le soleil, voici la lumière : c’est avec Here Comes the Sun des Beatles que le 97,7 FM devient en 1969 une station d’album-oriented rock (AOR), une désignation signifiant que les DJ pouvaient déposer l’aiguille sur n’importe quelle chanson d’un disque, et pas que sur la grosse toune connue.

Il y a évidemment très longtemps que les animateurs d’une radio commerciale ne choisissent plus eux-mêmes ce qui entrera dans nos oreilles.

Mais, au cœur d’un écosystème d’un conservatisme indissociable de l’obligation des chaînes envers leurs annonceurs, CHOM, une propriété de Bell Média, peut néanmoins se targuer de compter parmi les stations les plus sensibles aux (rares) jeunes artistes croyant encore au pouvoir de la guitare. The Damn Truth, Les Shirley, Sam Fender : ça joue là, et pas vraiment, sinon pas du tout, ailleurs (à l’exception des radios étudiantes et communautaires).

« As-tu un band ? Si t’avais apporté ton album, on l’aurait écouté ! Tout le monde a une chance », lance Matthew Wood, directeur de la programmation de CHOM, dans la salle où se réunit toutes les trois semaines son comité d’écoute. Le représentant du Devoir a, malheureusement, été pour la dernière fois membre d’un groupe il y a plus de quinze ans.

Tout le monde a une chance, vraiment ? L’exemple des Shirley en fait foi : bien que le trio n’ait à son actif qu’un EP de quatre titres et ne jouisse pas du soutien d’une puissante machine promotionnelle, sa bombe Korben Dallas a abondamment tourné à CHOM tout l’été.

Il y a donc de la place pour du son nouveau, à n’en point douter, mais une place limitée : un maximum de 11 à 13 pièces fraîchement parues — locales et internationales — peuvent figurer parmi les rotations fortes de l'« esprit du rock », dont l’auditeur cible est un homme de 25 à 54 ans.

« Est-ce qu’il y a une répétition des chansons de Supertramp, Genesis, Pink Floyd, Led Zeppelin ? Absolument, et il n’y a aucune gêne à faire entendre ces groupes-là, parce qu’on les entend de plus en plus dans des films, des séries télé. Le rock classique est encore très fort. La force de CHOM repose sur ces piliers, entre lesquels on insère des nouveautés, en essayant d’être cohérent, de ne pas zigzaguer », explique le directeur musical Pierre Landry, en poste depuis le printemps 2018.

Son prédécesseur, Picard, avait, à son arrivée en 2013, amorcé ce travail d’oxygénation de la discothèque de la station devenue tragiquement prévisible — Hotel California tous les jours à 14 h 05 — en accordant un peu de repos à certains tubes fatigués, ainsi qu’en ouvrant les portes au grunge des années 1990 et à l’indie rock du tournant du millénaire.

Le règne Landry, sans complètement rompre avec ces changements instaurés par Picard, témoigne certainement d’une plus grande prudence. L’ancien VJ de MusiquePlus aura cependant été fidèle au serment qu’il avait prêté lors de son arrivée : piger dans l’ensemble du catalogue des légendes du rock doré en programmant à l’occasion ce qu’il appelle une balle courbe, et pas que des évidences. Can’t You Hear Me Knocking des Stones, ça nous change de la très usée Start Me Up.

« En nous limitant à un certain nombre de nouveautés, ça nous permet de bien les mettre en lumière, poursuit Landry. Il y a peut-être une certaine crainte d’élargir un peu trop. Il y a une question de familiarité, de confort dans ce qu’on propose. Puisque je carbure à la nouveauté, il y a des moments où j’aimerais qu’on en fasse plus, mais je constate l’avantage de ne pas trop en faire, pour ne pas que certaines nouveautés se perdent dans la mare. »

« CHOM a un avenir, pour autant que le rock ait un avenir », résume le professeur au Département de musique de l’UQAM Danick Trottier, au sujet de ce genre aussi increvable qu’une coquerelle, mais qui aura été repoussé à la marge de la culture populaire au cours des quinze dernières années. Anecdote pas anecdotique : Funeral d’Arcade Fire et American Idiot de Green Day, tous deux parus en 2004, sont les plus récents albums apparaissant au top 50 des cinquante dernières années révélé par CHOM en mai.

Que CHOM choisisse de célébrer son 50e anniversaire en 2019, même si la station existe depuis 1963 (on y diffusait alors de la musique dite semi-classique), et même si elle n’adoptait officiellement ses mythiques lettres d’appel qu’en 1971, en dirait long sur le naufrage du rock, dont l’avenir est de plus en plus son passé.

« On doit toujours désormais, dans l’industrie du rock, s’en remettre à des célébrations, souligne le prof Trottier. On est tellement en manque d’événements qu’on doit miser sur un événement qu’on crée parfois soi-même de toutes pièces. »

Pour Franz Schuller, directeur artistique de la maison de disques Indica, berceau de Half Moon Run et The Franklin Electric, l’imprimatur d’un média traditionnel comme CHOM demeure important. « CHOM, c’est iconique. Si tu joues là, ça assoit ta crédibilité. Le scénario général de la radio commerciale, en Amérique du Nord, c’est une catastrophe. C’est à peu près impossible, partout ailleurs, de breaker un nouvel artiste. Comme les médias sont très suiveux, CHOM devient un levier pour convaincre d’autres médias d’écouter la musique d’un band. »

Le chanteur de Grimskunk salue par ailleurs le réel engagement des animateurs de la chaîne envers le milieu de la musique, en évoquant entre autres le jeune retraité Tootall et Jason Rockman, lui-même leader de la formation Slaves on Dope.

Peu de radios commerciales, en effet, retransmettent aussi bien le pouls de la ville que le 97,7 FM. Pendant que la concurrence confie ses micros à des humoristes vedettes, CHOM fait confiance depuis 1984 (avec quelques intermèdes) au vétéran matinier Terry DiMonte, né à Verdun d’un père d’origine italienne et d’une mère canadienne-anglaise, mais quand même fan fini de Serge Fiori.

Pendant que la concurrence diffuse des émissions réseaux s’adressant à l’ensemble de la province, le 97,7 FM incarne une montréalitude certes anglophone, mais n’ignorant pas que plus de 60 % de son auditoire parle d’abord la langue de Gerry Boulet. Pierre Landry s’esclaffe : « Nous sommes le “Bonjour-Hi” accepté du coin Papineau  et René-Lévesque. »

 

CHOM 97,7 : 50 ans de rock à Montréal !

Au MTelus le 28 octobre avec The Tea Party, Sam Roberts Band, Michel Pagliaro et The Damn Truth.