À quoi sert Le Monde Festival avec «Le Devoir»?

Le Monde Festival était présenté pour la première fois l’an dernier à Montréal.
Photo: Jacques Nadeau Archives Le Devoir Le Monde Festival était présenté pour la première fois l’an dernier à Montréal.

Pourquoi et comment deux médias s’associent-ils à nouveau pour présenter un programme de débats publics ? Les réponses croisées de Franck Nouchi (FN), médiateur du Monde, et Brian Myles (BM), directeur du Devoir. Propos recueillis par Stéphane Baillargeon.

Quelle est la raison d’être de cet événement ?

BM. La raison d’être fondamentale, c’est la rencontre avec le public. Le Monde Festival permet ce rapprochement. Nous avons quitté l’ère de la communication unidirectionnelle depuis des années. Il faut maintenant s’inscrire dans ce que j’appellerais un cercle vertueux d’actions et de rétroactions.

FN. De la même manière, il est important pour nos lecteurs de rencontrer des personnalités, de les entendre en direct, de leur poser des questions. C’est aussi important de faire un petit pas de côté par rapport à l’actualité que l’on traite tous les jours à feu roulant, j’allais dire 24 heures sur 24, minute par minute. Le Festival permet de faire une pause, de prendre du recul pour réfléchir un peu différemment. À Paris, on le fait depuis six ans. Le Festival 2019 vient de se terminer et il a été couronné de succès avec plus de 16 000 participants.

Le Monde Festival est présenté pour une deuxième année de suite à Montréal. En quoi cette nouvelle mouture diffère-t-elle de la première ?

BM. La grande différence, c’est que le chemin est tracé. Quand on appelle les partenaires, commanditaires ou panélistes potentiels, tout le monde reconnaît l’existence et la valeur du festival, sa pertinence. Les gens ont gardé un excellent souvenir des croisements de regards entre la France et le Québec.

FN. Dans l’esprit, c’est la même chose. C’est-à-dire que nos deux journaux mettent en commun leurs désirs, leurs savoirs, leurs journalistes pour construire une programmation en commun — et j’insiste beaucoup sur ce point. Nous avons ajouté un certain nombre de débats, forts du succès des débats de l’an dernier. Je dirais donc que le programme est un peu plus riche et un peu plus varié par les thématiques.

Parlons-en. Quelles thématiques avez-vous choisies, et pour quelles raisons ?

FN. On essaie de choisir des thématiques qui sont communes au débat public au Québec et au débat public en France. Après, certaines spécificités apparaissent. Prenons l’exemple de l’incendie de Notre-Dame de Paris. Il s’en est suivi tout un débat en France sur la question de qui décide quoi faire. Est-ce à l’État, à la Ville, aux experts, aux architectes de décider ? Nous proposons donc un débat sur ce thème. Est-ce au politique de dire le beau ou est-ce à d’autres catégories de personnes de s’emparer de cette question ?

BM. Des intersections m’apparaissent évidentes. On finit par trouver des sujets qui nous réunissent et nous rassemblent même si les réalités diffèrent parfois. C’est le cas avec le sujet de la maternelle pour les enfants de 3 ou 4 ans. Les questions liées à la prise en charge des enfants par l’État comme à leur socialisation se posent au Québec et en France. Nous aurons le ministre de l’Éducation nationale Jean-Michel Blanquer et Pauline Marois, qui a participé ici à l’organisation du réseau des CPE, ensuite mis à mal par les politiques libérales et caquistes. Voilà un enjeu où l’on partage des valeurs communes, où l’on cherche la juste place de l’État pour assurer le meilleur à nos enfants.

Il y a donc une forme d’engagement avec cet événement ?

FN. Le Festival, c’est le prolongement de ce qu’on fait à l’écrit, par exemple en s’efforçant de convoquer les meilleurs experts possible pour débattre des thèmes choisis. Nous croyons en un certain nombre de valeurs. Au travers de ce qu’on fait, on cherche à affirmer la défense de ces valeurs. En Europe comme aux États-Unis, en ce moment, il y a vraiment de quoi être inquiets. Nous voulons donc réaffirmer certaines valeurs, non pas par esprit partisan. Nous croyons à la valeur du dialogue pluraliste. Il faut confronter les opinions, mais il faut aussi défendre certains encrages comme la démocratie, les libertés, la justice et en particulier la justice sociale.

BM. Le carré démocratique est fragile et exceptionnel. La règle, c’est le potentat et la tyrannie. Même dans les pays où ce modèle semble enraciné dans une longue tradition, on observe des bouffonneries grotesques. Nous avons tout un travail à faire et à maintenir pour éveiller les consciences et jouer notre rôle de chien de garde. Quand tout fout le camp, quand le modèle d’affaires est menacé, il faut encore revenir à l’essentiel, à notre rôle civique, à notre fonction d’éclaireur de zones d’ombre d’une société.

Comment s’inscrit le Festival dans le contexte de la crise des médias ?

FN. Je veux d’abord relativiser cette notion de crise des médias, de survie des médias. Le Monde va fêter ses 75 ans au mois de décembre et jamais nous n’avons eu autant d’abonnés, soit à peu près 300 000. La révolution numérique nous permet d’être dans cette situation. Évidemment, nous sommes tous à la recherche de substitutions du modèle classique de vente des exemplaires papier. Aujourd’hui, il faut diversifier les revenus et effectivement, ce qu’on appelle le hors-média, dont Le Monde Festival, en fait partie. Nous organisons quasiment chaque semaine des événements semblables, souvent financés avec des partenaires.

BM. La crise des médias ne frappe pas de la même manière partout. Toutes les sociétés font face à la disparition du vieux modèle d’affaires des médias d’information, à l’érosion affolante des revenus publicitaires au profit du duopole Google-Facebook. Les gouvernements devront s’attaquer à ce problème. Par contre, Le Devoir comme Le Monde réussissent à s’en tirer un peu mieux que d’autres parce que nous avons un modèle d’abonnement. Le Devoir a maintenant plus d’abonnés numériques que d’abonnés papier la semaine. Des gens qui payent. Nous sommes aussi plus lus qu’avant. Nous avons de belles marques, excessivement respectées dans leurs milieux. Cette marque précieuse, nous ne l’avons pas assez exploitée au fil des ans, du moins au Devoir. Le Festival permet d’exporter cette marque dans le public, ce que nous avons finalement de plus précieux après les producteurs de contenus que sont les journalistes.