Les inégalités de l’information locale au Québec

«Le paysage médiatique québécois s’est considérablement transformé, nous dit l’étude de Colette Brin et Anne-Marie Brunelle, à la fois par le nombre de médias en activité que par les principaux groupes médiatiques en présence», et la presse écrite a été, et de loin, la plus touchée.
Photo: iStock «Le paysage médiatique québécois s’est considérablement transformé, nous dit l’étude de Colette Brin et Anne-Marie Brunelle, à la fois par le nombre de médias en activité que par les principaux groupes médiatiques en présence», et la presse écrite a été, et de loin, la plus touchée.

Cartographier la répartition des médias au Québec, mais aussi son évolution au cours des dernières années. Voilà un des objectifs que s’étaient fixés Colette Brin, Anne-Marie Brunelle et leur équipe du Centre d’études sur les médias, dès le début de leur étude sur L’information locale et régionale au Québec. Portrait du territoire 2011-2018 et perspectives citoyennes, que Le Devoir a pu consulter en primeur. Le but ? Documenter l’évolution du nombre et du type de médias dans les différentes régions du Québec pendant une période qui fut critique pour l’industrie. Et visualiser « l’infrastructure journalistique », pour mieux identifier les zones qui sont des « déserts de nouvelles » et celles qui, au contraire, ont accès à des médias variés et en bonne santé.

Le dévoilement de cette étude pouvait difficilement mieux tomber, en pleine commission parlementaire sur l’avenir des médias, où l’importance des médias et du journalisme régionaux est un thème récurrent. D’autant qu’hier, par une lettre ouverte, la ministre de la Culture, Nathalie Roy, a réitéré l’importance d’une presse locale et régionale professionnelle pour toutes les régions du Québec. En plus de faire le portrait de l’offre en information locale, la recherche de Brin et Brunelle propose un volet basé sur des témoignages, qui observe comment des citoyens de Brossard, Rimouski et Sherbrooke — des régions vraiment différentes en matière d’accès à l’information — s’informent.

« Avec 256 transactions entre 2011 et 2018, le paysage médiatique québécois s’est considérablement transformé à la fois par le nombre de médias en activité que par les principaux groupes médiatiques en présence », peut-on lire dès les faits saillants. La presse écrite a été, et de loin, la plus touchée. 12,5 % des 641 médias recensés ont fermé entre 2011 et 2018 — 57 hebdos ou bihebdos, 1 quotidien, 12 mensuels, bimensuels ou bimestriels, 6 médias seulement numériques, 3 radios, 2 stations de télé communautaire et 1 station privée affiliée à Radio-Canada. Le secteur des hebdomadaires est celui qui a subi le plus de transformations, accusant une perte de 34 % de publications, passant de 200 à 132. Un secteur frappé par « un mouvement de « déconcentration » [...] avec la formation de plusieurs petits groupes régionaux. Il est encore trop tôt pour savoir si cette nouvelle réalité renforcera ou fragilisera l’offre d’information dans les régions concernées », remarquent les chercheuses. La radio, elle, a été affectée par de nombreuses transactions, sans que le nombre de stations n’en soit bousculé. La télé et les médias communautaires sont restés stables ou relativement stables. Et pendant cette période, 29 nouveaux médias, surtout numériques, ont été lancés — dont seulement 17 étaient encore en activités en juin 2018.

Iniquités géographiques

La Montérégie a été particulièrement affectée par 11 fermetures de médias, mais conserve, avec 70 médias en 2018, une diversité appréciable qui lui permet de se placer tout juste derrière Montréal (84 médias) et devant la Capitale Nationale (60 médias). Ces deux secteurs, Montréal et Québec, sont les seuls qui ont vu apparaître des médias (respectivement 2 et 6) pendant cette période. De l’autre côté du prisme, le Nord-du-Québec est la zone la moins desservie, avec 5 médias en 2018 ; Laval en compte 6, mais la contamination des médias de Montréal rend la situation différente ; Lanaudière est juste au-dessus, avec ses 12 médias. « Il faut tenir compte aussi de la densité de population et de l’activité économique qui expliquent également pourquoi certaines régions ont moins de médias », rappelle de vive voix Mme Brin. « La Montérégie est certainement une des régions où la guerre des hebdos a été vraiment féroce. De 2010 à 2012, on a vu une vague d’ouverture d’hebdos par Québecor et Transcontinental, qui se livraient une guerre, avec des publications qui n’ont pas duré longtemps. »

De la seconde partie de l’étude, qui cherche comment des citoyens s’informent, on retient que pour les enjeux locaux, les moyens ne sont pas liés aux médias traditionnels. 22,7 % des mentions se rapportent à des discussions avec les pairs ; l’expérience personnelle récolte 19 % des mentions. Le journal local suit (17,1 %), et les quotidiens (9,5 %), puis viennent la radio et la télé (9 %), et Facebook (6 %). « Il appert que, pour les participants, le « local » relève principalement d’expériences personnelles, vécues ou observées. Ce phénomène est significatif […] car […] le rôle d’identification, d’explication et de mise en contexte des enjeux que remplissent des médias d’information peut sembler moins important pour les citoyens », peut-on lire.

Les chercheuses entendent remettre leur étude à jour chaque année. « Même pour nous, notre rapport n’est qu’un point de départ. Il faut un travail plus en profondeur, car dans une même région, des municipalités peuvent être desservies de manière inégale, surtout s’il y a des radios communautaires où des journalistes comblent le manque des médias privés et publics. Notre base de données est une base de données de médias. Le nombre de journalistes serait aussi un indicateur, peut-être plus important même, à analyser. Et ensuite, le volume des contenus aussi, leur type, leur évolution. On entend beaucoup d’idées présentement à la Commission, et c’est important, termine Mme Brin, mais on réalise aussi à quel point il y a encore peu de données. »