«The Lancet», machine à «cash» à la pointe de la médecine

«Nous sommes au cœur des innovations dans le champ médical et nous pensons que nous l’influençons également. Ça nous distingue des autres journaux», estime Sabine Kleinert, qui fait partie des responsables éditoriaux de la revue.
Photo: Darren Hauck Getty Images Agence France-Presse «Nous sommes au cœur des innovations dans le champ médical et nous pensons que nous l’influençons également. Ça nous distingue des autres journaux», estime Sabine Kleinert, qui fait partie des responsables éditoriaux de la revue.

Tout un symbole. L’une des revues médicales les plus réputées, The Lancet, a ses bureaux pris en sandwich au milieu d’une douzaine d’étages dévolus à la banque Lloyds, à Londres, à quelques pas de la City. Pourquoi est-ce symbolique ? Parce que The Lancet n’est pas seulement un grand journal scientifique, c’est aussi l’un des fleurons du plus gros éditeur scientifique Reed Elsevier, connu autant pour la réputation de ses journaux que pour ses fortes marges financières.

En 2018, les plus de 2500 journaux du groupe ont représenté pour la maison mère (qui a aussi des activités dans l’organisation de conférences, l’analyse financière, le droit) un chiffre d’affaires de quelque 2,8 milliards d’euros (4,15 milliards de dollars canadiens), pour des bénéfices de plus de 1 milliard (1,48 milliard de dollars canadiens), soit plus de 35 % de marge. Cette marge, depuis vingt ans, a toujours été au-dessus de 30 %, selon une étude parue en 2015 dans Plos One.

Marché lucratif

L’histoire de cet éditeur résume assez bien la facette commerciale de ce monde de l’édition scientifique, tant honnie par une partie de la communauté. En 1880, cinq hommes d’affaires néerlandais reprennent le nom d’une maison d’édition, Elzevir, qui avait fait faillite en 1712 mais qui avait le prestige d’avoir notamment publié Descartes ou Galilée. Pendant longtemps, ce nouvel éditeur, désormais nommé Elsevier, ne publiera que des encyclopédies, des manuels universitaires, des essais… mais pas de journaux.

Ce temps arrivera après-guerre, avec la création en 1947 de son premier périodique, Biochimica et Biophysica Acta. Puis le groupe grossit à coups de créations, mais aussi de rachats. Cette croissance prendra un coup d’accélérateur avec un éditeur anglais concurrent, Pergamon, fondé par le Britannique Robert Maxwell (1923-1991). Entrepreneur de génie, ce dernier comprend vite que ce nouveau marché des journaux scientifiques peut être des plus rentables, porté par la reconstruction du secteur universitaire et l’investissement public. Il multiplie les créations de titres, divisant les disciplines et ciblant des audiences certes faibles, mais qui deviennent captives, ne pouvant se passer de ces journaux. « Si Maxwell créait trois fois plus de revues que ses concurrents, il gagnait trois fois plus d’argent », écrit le journaliste Stephen Buranyi dans The Guardian, en juin 2017, dans un article relatant la naissance de ce marché lucratif.

Je considérais que les chercheurs et leurs connaissances étaient sous-utilisés, alors que la science peut être un moyen de faire avancer les choses

En 1991, Elsevier rachète Pergamon au magnat des médias, pour 440 millions de livres (717 millions de dollars canadiens au cours actuel), et enrichit son propre catalogue de 400 journaux, la plupart créés en moins de trente ans. Puis, quelques mois plus tard, c’est au tour de The Lancet, journal fondé en 1823 et propriété d’une petite maison, Hodder and Stoughton.

D’autres acquisitions ont fait d’Elsevier le plus gros des éditeurs. Mais pas seulement. L’entreprise possède aussi l’une des plus grandes bases de données d’articles scientifiques, Scopus ; des outils d’analyse de la « productivité » de la recherche, SciVal ; un réseau social, Mendeley ; une base de données de preprint [version d’articles scientifiques avant leur publication dans une revue], SSRN… Au total, des dizaines d’entreprises ou d’outils répartis tout le long de la chaîne éditoriale.

Alors, le rapprochement géographique du fleuron médical, The Lancet, avec le monde de la finance n’étonne plus. Au dixième étage, la petite cuisine ouverte avec ses ravitaillements mis à disposition des employés et les bureaux à aire ouverte réservables confirment aussi qu’un journal moderne est une entreprise comme une autre. Les zones de bureaux « bleues », « vertes » et « orange » côtoient de petites salles de réunion qui évoquent la science, « Pascal », « Galilée » et « Wakley », le fondateur de la revue.

« Informer et réformer »

C’est donc un mini-choc, et presque un soulagement, d’entrer dans le bureau du directeur, Richard Horton, 57 ans. Enfin, un endroit qui colle à l’idée qu’on se fait d’un journal scientifique. Par terre, des piles de journaux, de dossiers, de papiers divers laissent peu de place au bureau et à une table, encombrés eux aussi de paperasse. Les murs sont occupés par des bibliothèques aux classeurs bien rangés par année et comportant d’anciens numéros. Pourtant, ce n’est pas la pagaille, comme en témoigne la rapidité avec laquelle Richard Horton trouve le numéro dont il était en train de nous parler.

Surtout, pour lui, « Wakley » n’est pas qu’une salle de réunion. « Thomas Wakley, dans cette Angleterre assez pauvre du XIXe siècle, voulait un journal pour apporter de la connaissance mais aussi pour en faire un journal politique. Informer et réformer, c’était son souhait, et c’est aussi le nôtre aujourd’hui », lâche celui qui, en 1995 à seulement 34 ans, a pris la direction du Lancet.

« Nous ne sommes pas passifs mais actifs pour ce qui concerne les politiques de recherche et de santé », souligne le directeur, médecin de formation. The Lancet est en effet davantage qu’une revue qui publie plus de 1500 articles par an, pour près de 60 % des essais cliniques. Il s’enrichit, comme la plupart des grands journaux, Nature, Science, Angewandte Chemie…, de plusieurs pages d’actualités, de mises en perspective, de courriers des lecteurs, d’éditos (signés de la rédaction mais aussi du directeur lui-même). Chacune de ses « unes » hebdomadaires met en avant, sur fond blanc, non pas une découverte scientifique, mais une citation tirée d’un de ses textes. Pour ne citer que les dernières : « Diminuer l’effort contre le sida en affaiblissant l’organisme des Nations unies sur le sujet serait une erreur catastrophique » ; « Accepter les réfugiés et leur permettre de vivre librement est profitable à nos économies et à nos sociétés »…

Numéros spéciaux

Plus concrètement encore, Richard Horton présente fièrement une de ses « inventions », les « commissions », des numéros spéciaux, fruits de plusieurs mois de travail avec des spécialistes sur un sujet d’intérêt majeur et mondial. « Le premier, en 2009, portait sur le climat et la santé. Il y avait beaucoup de scepticisme à l’époque sur ce thème original. Je considérais que les chercheurs et leurs connaissances étaient sous-utilisés, alors que la science peut être un moyen de faire avancer les choses. Ces experts n’apportent pas des opinions, mais des preuves qui peuvent alimenter des politiques publiques, explique Richard Horton. Avec ces numéros, nous créons aussi des plateformes d’échanges entre les meilleurs chercheurs. C’est un nouveau rôle pour un journal. »

« Plus que ses concurrents, le British Medical Journal (BMJ), le New England Journal of Medicine ou le Journal of the American Medical Association, ce journal a une dimension internationale et s’intéresse aux questions de santé mondiale. Il agit un peu comme un lobby, en plus de publier des articles de haute qualité », résume Hervé Maisonneuve, médecin, observateur avisé du monde de l’édition médicale.

« Nous sommes au coeur des innovations dans le champ médical et nous pensons que nous l’influençons également. Ça nous distingue des autres journaux », estime Sabine Kleinert, qui fait partie des responsables éditoriaux. Autre caractéristique, la procédure accélérée de publication de certains essais cliniques : les responsables ont 48 heures pour décider de l’opportunité d’envoyer la proposition à des relecteurs, qui eux-mêmes doivent en deux jours renvoyer leur avis. Entre l’envoi et la publication, moins d’un mois doit s’écouler.

Contre les ventes d’armes

Avant ces « commissions », Richard Horton avait apporté une autre nouveauté, qui a séduit Elsevier et son modèle économique. « Nous avons pris les valeurs du Lancet et les avons clonées pour créer d’autres journaux », résume le directeur. Aujourd’hui, il y en a une quinzaine, sous la marque The Lancet, « HIV », « Rhumatologie », « Maladies infectieuses », « Santé globale », « Santé numérique »… Du coup, l’original, pour se distinguer, s’appelle, en interne, « the weekly » (« l’hebdo »). Cette manière de décliner le titre rappelle celle créée par Pergamon et qui, si elle n’a pas été reprise par tous, a été déployée chez Nature ou Plos, plus généralistes.

Si cette idée n’a pas déplu aux riches propriétaires, une autre a dû être moins appréciée. Dans les années 2000, The Lancet, par ses éditoriaux ou ses courriers des lecteurs, a fait campagne contre les ventes d’armes (aux conséquences par définition catastrophiques sur la santé des populations) et en particulier contre le fait que Reed Elsevier organisait des conférences professionnelles, y compris pour le secteur de l’armement. La campagne a payé et le groupe, en 2008, a abandonné ce type de conférences.

L’épisode n’est pas sans rappeler l’origine même du journal fondé par le chirurgien, puis médecin légiste, Thomas Wakley, futur membre du Parlement de 1835 à 1852, qui lui aussi a engagé son journal pour des campagnes contre la flagellation, la corruption chez les médecins, l’homéopathie… L’impétueux directeur, qui avait osé publier les cours de certains professeurs en médecine, échappa même à un duel pour régler un contentieux.

Liste de controverses

« Nous devions attendre la fin des enquêtes universitaires sur ce sujet », se défend aujourd’hui Richard Horton, touché également par d’autres rétractations. Notamment celles concernant Paolo Macchiarini, un chirurgien spécialiste de transplantations de trachées, licencié de l’institut Karolinska, en Suède, pour manquements à l’intégrité scientifique après la mort de certains patients. Deux articles du Lancet furent retirés en 2018, accompagnés d’un éditorial titrant « Coupable d’inconduite ». Trois ans plus tôt, un premier édito avait été titré « Non coupable d’inconduite ».

« Cette histoire est dommageable pour le journal et la science, qui repose sur la confiance. Le système universitaire encourage la prise de risque, mais aussi la recherche de la célébrité, des prix, du plus grand facteur d’impact… On devrait abolir le facteur d’impact », affirme Richard Horton. Savoureux quand on sait que The Lancet trône au sommet de la hiérarchie des journaux qu’établit cet indicateur.

En revanche, hors de question pour le directeur de retirer une lettre de juillet 2014 qui lui valut pourtant un appel à boycotter en Israël, des menaces et des signes nazis accolés au logo du Lancet et de sa photo. Cette lettre était, selon les mots du directeur, « un cri d’alarme » à propos de la situation des civils palestiniens à Gaza lors de bombardements israéliens. « Le contenu dénonçait une situation humanitaire critique », rappelle Richard Horton. Certains lecteurs y ont vu un parti pris coupable, et dénoncé le silence porté sur la responsabilité du Hamas dans la situation. « Quelque chose de positif en est sorti. J’ai été invité en Israël et en Palestine et nous avons ainsi amorcé un dialogue entre les différents acteurs par l’intermédiaire t2017 », se félicite le directeur, qui ne met que quelques secondes à l’exhumer de son fouillis apparent.

Cet engagement, inhérent à l’héritage de Thomas Wakley, n’est pas près de disparaître, si l’on en croit le petit carnet de Richard Horton rempli d’idées pour ses prochains éditoriaux. Et de prochaines controverses.