La croisade du reporter Sammy Ketz pour l'avenir du journalisme

Sammy Ketz a le triomphe modeste. Normal quand on a passé toute sa carrière à être un «soldat de l’information» dans une agence de presse transmettant à jet continu des dépêches anonymes.
Photo: Lionel Bonaventure Agence France-Presse Sammy Ketz a le triomphe modeste. Normal quand on a passé toute sa carrière à être un «soldat de l’information» dans une agence de presse transmettant à jet continu des dépêches anonymes.

C’est bien connu, le journalisme n’est pas vraiment en forme et les géants du numérique ne contribuent pas à sa santé. Sammy Ketz, grand reporter de l’Agence France-Presse, a décidé de prendre sa plume contre ces « prédateurs de l’information ». Son cri d’alarme a été entendu par le Parlement européen. Rencontre.

Quand Sammy Ketz est parti en croisade médiatique contre quatre géants du numérique, les sceptiques ont vu en lui un nouveau Don Quichotte. Ils étaient désarçonnés. Le vétéran de toutes les guerres du Moyen-Orient est aujourd’hui le David qui a vaincu Goliath.

« Certes, la bataille contre les GAFA [Google, Apple, Facebook, Amazon, NDLR] n’est pas totalement gagnée, mais ils vont finir par payer. La victoire est donc considérable », croit l’ancien directeur de l’Agence France-Presse à Bagdad et à Beyrouth.

Le 26 mars dernier, à Strasbourg, le Parlement européen adoptait la réforme du droit d’auteur, après l’avoir rejetée un an plus tôt. Que s’était-il passé ? Il y a eu la tribune de Sammy Ketz signée par 116 journalistes et photographes de 27 pays de l’Union européenne (sauf l’Estonie) et parue dans une centaine de grands quotidiens européens. Que disait-elle ?

En quatorze petits paragraphes, le reporter de 69 ans, lauréat des prix Albert-Londres (1988) et Bayeux-Calvados des correspondants de guerre (2003), montait à l’assaut contre les géants du numérique qui « n’emploient aucun journaliste et ne produisent aucun contenu éditorial, mais ils se rémunèrent par la publicité associée au contenu que les journalistes produisent ».

Un scandale, selon lui, d’autant que « Facebook a réalisé un bénéfice en 2017 de 16 milliards de dollars et Google, de 12,7 milliards de dollars. Il faut tout simplement qu’ils paient leur écot. Ainsi, les médias continueront à vivre et eux participeront au pluralisme et à la liberté de la presse, auxquels ils se déclarent attachés ».

« Mariage d’une amie »

Sammy Ketz a le triomphe modeste. Normal quand on a passé toute sa carrière à être un « soldat de l’information » dans une agence de presse transmettant à jet continu des dépêches anonymes.

Comment est-il devenu le petit caillou dans les chaussures des géants du numérique ? Un pur hasard. « Tout a commencé l’an dernier, lors d’un mariage en Provence d’une amie, Christine Buhagiar, la directrice de l’AFP pour l’Europe. Elle m’avait demandé d’écrire un texte pour faire payer les GAFA. Je l’ai rédigé en août 2018 d’un seul trait, en trois quarts d’heure. Ça a coulé de source. J’ai pensé aux confrères qui avaient disparu en couvrant des conflits et à la mort des journaux. »

Salomon (« Sammy ») Ketz a risqué plusieurs fois sa vie en plus de 40 ans au Liban, en Syrie, en Israël et ailleurs. « J’aime prendre des risques dans mon métier en allant au plus près de l’action, même si c’est périlleux. »

C’est en Syrie, le pire endroit du monde pour être journaliste, qu’il a été pris pour cible par un tireur embusqué. « C’était le 18 septembre 2013 à Malooula, au nord de Damas, et c’est peut-être la Vierge de cette petite ville à majorité chrétienne qui m’a sauvé », dit-il presque sérieusement. Son gilet pare-balles et son casque ont sans doute contribué à ce qu’il ne rejoigne pas les quelque 70 journalistes tués dans le monde cette année-là.

 
Photo: Anwar Amro Agence France-Presse Sammy Ketz gisant sur le sol après avoir été pris pour cible par un tireur embusqué.

« On n’en portait pas jusqu’en 2006. On allait au front comme si on allait au travail. En bras de chemise, un carnet dans la poche. » Et sans gardes du corps, pour éviter d’être kidnappés. C’était bien sûr avant que les compagnies d’assurances s’en mêlent. Et qui paie aujourd’hui l’armada qui entoure un correspondant de guerre ? « Les médias, et cela coûte cher ! »

Arrêter la saignée

Sammy Ketz ne décolère pas quand il s’agit des GAFA. Il faut arrêter la saignée. Ils vont devoir payer. Des mots qui dansent dans la bouche du grand reporter. « Ils siphonnent systématiquement près de 80 % des revenus publicitaires sur Internet et, contrairement à ce qu’ils disent, payer quelques centaines de millions de dollars aux producteurs ne signera pas leur arrêt de mort. »

Ni la fin de la gratuité du Net ? « C’est un lobbying mensonger. Quand je suis sorti de la salle du parlement européen avec Christine [Buhagiar], nous avons d’ailleurs été traités de tous les noms par les représentants des géants du numérique. Ils nous accusaient de vouloir tuer Internet. »

Quand je suis sorti de la salle du Parlement européen avec Christine [Buhagiar], nous avons d’ailleurs été traités de tous les noms par les représentants des géants du numérique. Ils nous accusaient de vouloir tuer Internet.

Cette « campagne effrénée » (Ketz insiste sur l’adjectif) des GAFA a été marquée par « des milliers de courriels envoyés à tous les députés européens faisant croire qu’Internet allait devenir payant ». Alors ? Ketz reprend sa plume avant le vote du Parlement de Strasbourg du 26 mars. Cette fois, sa seconde tribune est signée par 300 journalistes européens. « Soit on gagnait, soit on perdait tout ! C’était la vie ou la mort. »

La bataille pour défendre la propriété intellectuelle malmenée par la révolution numérique a été « furieuse, âpre, difficile ». Elle est loin d’être terminée. Et Ketz en est conscient. Mais voilà, c’est un « optimiste téméraire » qui ne se serait « jamais lancé dans une bataille qui semblait perdue d’avance ».

Les États membres de l’Union européenne doivent encore donner leur aval définitif à la réforme et ils ont jusqu’en 2021 pour transposer le texte dans leur droit national après sa publication au journal officiel de l’UE.

« Il faudra ensuite déterminer combien les GAFA devront payer. En France seulement, cet accord devrait rapporter entre 300 et 400 millions d’euros. Il faudra ensuite que les journalistes américains et canadiens emboîtent le pas. C’est fondamental si on veut sauver ce métier. »

Un métier « où notre rôle est de raconter, et pour cela il faut des médias indépendants, critiques, qui puissent vivre de leur travail. C’est une question de salubrité publique ».

C’est surtout, conclura Sammy Ketz, qui vient de quitter l’AFP, mais pour qui la retraite est un métier dangereux, « la bataille de [sa] vie » !