Les médias du Québec exclus d’un programme d’aide de Google

Il «est pertinent de rappeler [que Google et les GAFA] sont responsables d’une bonne partie de la crise des médias et que là on ne peut pas participer à un de leurs programmes», souligne le vice-président de la FPJQ, Jean-Thomas Léveillé.
Photo: Drew Angerer Getty Images / AFP Il «est pertinent de rappeler [que Google et les GAFA] sont responsables d’une bonne partie de la crise des médias et que là on ne peut pas participer à un de leurs programmes», souligne le vice-président de la FPJQ, Jean-Thomas Léveillé.

Dans le but de « stimuler l’écosystème de l’information » locale, le géant du Web Google a créé en mai un programme d’aide de 300 millions $US pour les médias de l’Amérique du Nord, appelé Innovation Challenge. Mais les joueurs du Québec en sont explicitement exclus, car Google considère ce projet comme un concours qui doit être chapeauté par la Régie des alcools, des courses et des jeux (RACJ). Une analyse que ne partagent pas des observateurs d’ici.

L’Innovation Challenge fait partie de la plus vaste Google News Initiative (GNI) et fonctionne sous forme de projets. Les médias nord-américains ont jusqu’au 15 juillet pour soumettre un dossier, qui selon les règles énoncées doit « s’adresser spécifiquement au secteur de l’information locale et servira à générer des revenus ou à améliorer l’engagement du public ».

Google y financera 70 % du budget des projets, jusqu’à hauteur de 300 000 $. Les élus seront choisis par une équipe de Google, épaulée par des experts de l’information sur le territoire nord-américain.

Mais les entreprises médiatiques du Québec sont explicitement exclues dans les règles de l’Innovation Challenge, « en raison de la réglementation provinciale unique chapeautant les concours », a expliqué au Devoir Aaron Brindle, chef des affaires publiques chez Google Canada. Ce dernier n’a pas voulu expliciter davantage les raisons de cette approche prudente, mais il précise toutefois que l’exclusion ne touche pas les autres volets du GNI, comme les programmes de littératie et de formation.

C’est la Régie des alcools, des courses et des jeux (RACJ) qui gère les concours sur le territoire québécois. Selon sa porte-parole, Joyce Tremblay, Google n’est pas entré en contact avec la RACJ pour vérifier si l’Innovation Challenge se qualifiait comme un concours aux yeux de la loi.

Le géant du Web l’avait pourtant fait en 2011 et en 2017 pour d’autres événements. À ces deux moments, la RACJ avait estimé que les activités proposées ne visaient pas à promouvoir des intérêts commerciaux, mais plutôt à faire « de la détection de compétence et de créativité ».

Comme cette fois-ci, Google n’a pas soumis de dossier, la RACJ ne veut pas évaluer le cas de l’Innovation Challenge. « Ils ont décidé d’emblée de soustraire les gens du Québec, c’est un choix d’entreprise », constate la porte-parole de la Régie.

Interprétation abusive

Mais aux yeux de Jean-Hugues Roy, professeur de journalisme à l’UQAM, Google a choisi « une interprétation abusive » de la loi par rapport à son projet.

« Ça ressemble beaucoup plus à un prix de journalisme qu’à un concours publicitaire, estime-t-il. Ce qui est clairement écrit [dans la loi], c’est qu’il faut que ça fasse la promotion d’une marque. Là, ce n’est quand même pas le concours « Déroule le rebord Google » pour gagner un char »… 

Selon le professeur Roy, c’est là « une démonstration d’insensibilité au Québec ».

Pour l’année 2017-2018, 9105 avis de tenue de concours ont été faits à la RACJ. Selon l’article 58 de la loi, le responsable d’un concours touchant le Québec ainsi qu’un territoire plus vaste que le Canada doit payer à la Régie 0,5 % de la valeur du prix.

La Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) s’est montrée déçue de cette décision de Google. « C’est dommage, parce que la presse écrite est en péril à tous les niveaux, mais la presse régionale souffre particulièrement », souligne le vice-président de la FPJQ, Jean-Thomas Léveillé.

L’initiative est en soi intéressante, souligne-t-il, mais il « est pertinent de rappeler [que Google et les GAFA] sont responsables d’une bonne partie de la crise des médias et que là on ne peut pas participer à un de leurs programmes, ce qui serait un tout petit baume ».

Chez Hebdos Québec, le directeur général par intérim, Sylvain Poisson, se désole que Google n’ait pas poussé cette initiative au Québec malgré les exigences de la Régie.

« En revanche, la contribution des GAFA devrait prendre une autre forme, peut-être moins glamour mais plus permanente et équitable, au bénéfice de toute l’industrie de la presse hebdomadaire locale et régionale. »