Le pari de la qualité pour survivre

Louis Dreyfus, président du directoire du Groupe Le Monde, était à Montréal, où il prononçait une conférence au Conseil des relations internationales de Montréal.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Louis Dreyfus, président du directoire du Groupe Le Monde, était à Montréal, où il prononçait une conférence au Conseil des relations internationales de Montréal.

Après des années de troubles internes et de résultats à l’encre rouge, le quotidien français Le Monde est depuis trois ans dans une situation beaucoup plus confortable, où la croissance et les profits sont au rendez-vous — 15 millions d’euros en 2018. C’est là le résultat d’investissements dans l’innovation et dans un journalisme de qualité, explique Louis Dreyfus, président du directoire du Groupe Le Monde.

L’homme de 48 ans, en poste depuis maintenant neuf ans, chapeaute donc Le Monde, mais aussi d’autres publications comme Télérama, Le Monde diplomatique et le Courrier international.

Lors d’une entrevue donnée en marge de son passage vendredi au Conseil des relations internationales de Montréal (CORIM), M. Dreyfus a plusieurs fois souligné l’importance de ne pas « diluer sa marque ». L’homme d’affaires, notamment président du conseil d’administration de l’École supérieure de journalisme de Lille, note surtout que l’industrie de la presse écrite est « en train de trouver un nouveau modèle économique ».

Il n’y a pas si longtemps, le sentiment général dans la presse écrite était que le Web et la gratuité allaient donner le coup de grâce aux journaux. Ce n’est pas le cas chez vous, donc.

On s’aperçoit qu’aujourd’hui, à partir du moment où il y a une vraie exigence de qualité et une stratégie d’innovation très forte, on a des groupes qui tirent leur épingle du lot. C’est beaucoup tiré par le modèle de l’abonnement numérique, et ce qui est vrai chez nous est vrai à leur échelle au New York Times, au Financial Times, et même au Guardian.

Si on veut développer notre modèle économique avec une rédaction de plus en plus forte, il faut qu’on aille à la conquête de nouvelles audiences, au-delà de nos frontières naturelles, comme en Afrique francophone et au Canada

 

Vous avez fait passer la rédaction du Monde de 310 à 450 journalistes depuis votre arrivée en poste. Si on se fie à votre stratégie, la qualité passe par l’embauche ?

Pour être honnête, d’autres catégories de personnel n’ont pas été en croissance, parce qu’elles avaient des métiers liés exclusivement à l’activité papier, qui n’est pas une activité en croissance. Mais on a choisi avec les actionnaires d’investir dans la rédaction. Et ça nous a permis de développer une stratégie de conquête d’abonnés numériques, avec un modèle assez vertueux.

Vertueux ?

Eh bien, chaque nouvel abonné numérique me permet d’avoir des revenus en plus, ce qui me permet de réinvestir dans la rédaction, d’avoir des contenus plus riches, plus divers, et donc de capter de nouveaux abonnés.

Vous dites que le papier n’est pas en croissance ?

Les ventes en kiosque descendent de 7 à 8 % par année, et l’abonnement papier de 3 à 4 % par an. On n’est pas sur un effondrement, mais on est sur une baisse régulière. En revanche, l’abonnement numérique est en croissance de 30 % par an. Et donc ça fait plus que compenser.

Votre présence au Canada n’est pas anodine, c’est un marché qui intéresse Le Monde, n’est-ce pas ?

Le Monde n’a pas vocation à n’être qu’un média national, mais à être un média pleinement francophone. Si on veut développer notre modèle économique avec une rédaction de plus en plus forte, il faut qu’on aille à la conquête de nouvelles audiences, au-delà de nos frontières naturelles, comme en Afrique francophone et au Canada. Le fait qu’on ait une diffusion maintenant majoritairement numérique nous permet de construire ces stratégies de conquête sans avoir une structure de coûts qui soit alourdie avec des frais de distribution et d’impression.

La confiance du public envers les journalistes n’est pas au mieux ces temps-ci, ici comme en France. Cela vous inquiète-t-il ?

Les médias, forcément, ils sont contestés parce qu’ils sont considérés comme élitistes.

Si je peux me permettre, vous êtes quand même un financier important…

Bien sûr, mais il y a une gouvernance qui fait que les actionnaires n’influent pas du tout sur les contenus. Et ils sont conscients que la valeur de leurs actifs dépend aussi beaucoup de cette indépendance revendiquée.

Vous êtes à construire à Paris un nouveau bâtiment de 23 000 pieds carrés pour rassembler les 1500 employés du Groupe Le Monde. Y aura-t-il étanchéité des différentes salles de rédaction ?

Oui, c’est très important. Chacune des rédactions a une indépendance par rapport aux autres ; elles ont des identités propres et je ne veux pas qu’il y ait d’ambiguïté chez le lecteur, qui penserait que les pages Culture du Monde seraient faites par Télérama.

Vous avez refusé d’utiliser les « Instant Articles » de Facebook, comme vous êtes très réticent quant au modèle de kiosque numérique d’Apple News. Les GAFA, c’est donc non ?

On est à la fois vigilant face aux GAFA et conscient de ce qu’ils peuvent nous apporter. Google et Facebook, on s’oppose très souvent à eux, on ne veut pas être otages de ces plateformes, mais on est conscient qu’ils ont des moyens de recherche et développement qui sont considérables et qu’ils ont une capacité à travailler auprès des nouvelles audiences.