La haine envers les journalistes «a dégénéré en violence», dénonce Reporters sans frontières

Cinq journalistes du «The Capital Gazette» à Annapolis, au Maryland, ont été tués en juin 2018.
Photo: Chip Somodevilla Getty images Agence France-Presse Cinq journalistes du «The Capital Gazette» à Annapolis, au Maryland, ont été tués en juin 2018.

L’organisme Reporters sans frontières (RSF), qui a publié jeudi son classement mondial 2019 de la liberté de presse, s’inquiète de voir que les conditions des travailleurs de l’information se sont dégradées, d’autant que « la haine » envers les journalistes « a dégénéré en violence ».

RSF affirme d’emblée que « le nombre de pays considérés comme sûrs, où les journalistes peuvent exercer leur métier en toute sécurité, continue de se réduire, tandis que les régimes autoritaires renforcent leur emprise sur les médias ».

Enrayer cette mécanique de la peur est une urgence absolue pour les femmes et les hommes de bonne volonté, attachés aux libertés acquises au long de l’histoire.

Le classement RSF scrute chaque année l’état de la liberté de presse dans quelque 180 pays et territoires. Sa dernière édition s’inquiète de voir se déclencher « une mécanique de la peur très préjudiciable à l’exercice serein du journalisme ». L’organisme souligne une « hostilité à l’encontre des journalistes » et mentionne que certains dirigeants politiques, par des prises de position haineuses contre les reporters, ont fini par « susciter des passages à l’acte plus graves et plus fréquents ».

Le secrétaire général de RSF, Christophe Deloire, se montre inquiet. « Si le débat politique glisse subrepticement ou manifestement vers une ambiance de guerre civile, où les journalistes font figure de victimes expiatoires, les modèles démocratiques sont en grand danger, explique-t-il. Enrayer cette mécanique de la peur est une urgence absolue pour les femmes et les hommes de bonne volonté, attachés aux libertés acquises au long de l’histoire. »

Selon le classement, le pourcentage de pays qui affichent une situation « bonne » ou « plutôt bonne » a chuté de 26 % à 24 %.

Cercle vicieux

Le professeur de journalisme à l’Université Laval Henri Assogba estime que le rapport de RSF est cohérent avec d’autres signaux d’alarme allumés par plusieurs organisations. « Quand on suit ces rapports mondiaux, on a comme une impression importante que les discours de haine et les attaques contre la presse ne sont plus l’apanage d’États dictatoriaux, antidémocratiques. Même dans les démocraties établies, on retrouve ces discours décomplexés. »

Si cette tendance s’inscrit « dans la crise des médias, les défis de légitimité et la perte de magistère des journalistes », elle n’entretient pas moins un « cercle vicieux », dit Henri Assogba. « Les États qui étaient mis à l’index ont beau jeu de se comporter en liberticide, en invoquant ce qui se passe ailleurs, ça les conforte en quelque sorte dans leurs comportements. »

Et le Canada?

Le Canada se classe au 18e rang mondial du classement de RSF sur la liberté de presse. Une place enviable, mais l’organisation ajoute qu’elle « ne saurait faire oublier les tensions entre les autorités du pays et les journalistes », mentionnant entre autres le cas du journaliste de VICE Ben Makuch et celui de Marie-Maude Denis, de Radio-Canada.

L’éditeur du Winnipeg Free Press et président du conseil de Médias d’info Canada, Bob Cox, admet que les journalistes au pays ne subissent pas de gestes violents et que les leaders politiques ne font pas des appels à la haine envers eux. « Ce avec quoi on doit négocier, c’est une chute du respect du rôle que jouent les journalistes indépendants. Plutôt que de négocier avec les reporters professionnels, il est populaire pour les politiciens d’éviter les questions et de saper leur crédibilité », croit M. Cox en donnant l’exemple du gouvernement ontarien de Doug Ford.

Le cas américain

RSF souligne le cas des États-Unis, qui ont perdu trois rangs au classement. Le pays chute en 48e position et se retrouve ainsi dans la catégorie « problématique » de l’organisation.

« Jamais les journalistes américains n’avaient fait l’objet d’autant de menaces de mort. Ils n’avaient jamais non plus autant sollicité d’entreprises privées pour assurer leur sécurité », dit le rapport, qui rappelle au passage la fusillade qui a fait cinq morts dans la rédaction du quotidien local The Capital Gazette à Annapolis, au Maryland.

L’attaque a amené certains journaux à remettre en question la manière dont on protégeait les travailleurs de l’information.

C’est le cas au Philadelphia Inquirer, qui a repensé ses façons de faire en matière de sécurité après l’attaque d’Annapolis, a expliqué au Devoir Stan Wischnowski, vice-président principal et directeur de la publication.

« Juste dans les derniers mois, nous avons investi de manière considérable pour construire des points de contrôle plus sécuritaires aux entrées de la salle de rédaction, nous avons mené une formation auprès de tous les employés sur quoi faire s’il y a un tireur actif et nous avons développé une ligne de communication plus directe avec les autorités policières locales et fédérales, dit M. Wischnowski. Le message aux employés est qu’il vaut mieux pécher par excès de prudence que l’inverse. »

C’est d’ailleurs la zone « Amérique du Nord et du Sud » qui voit son pointage se dégrader le plus en 2019 (une baisse de 3,6 points de pourcentage), notamment en raison de la dégringolade de 24 positions du Nicaragua (114e).

Il reste que c’est au Moyen-Orient et en Afrique du Nord qu’il est le plus ardu pour les journalistes d’exercer leur profession, précise RSF.

La liberté de presse dans le monde

1ère position : Norvège
2e : Finlande
3e : Suède
4e : Pays-Bas
5e : Danemark
18e : Canada
48e : États-Unis
177e : Chine
178e : Érythrée
179e : Corée du Nord
180e : Turkménistan