Second round contre les «radios-poubelles»

Certaines radios de la capitale ont été mises en cause dans la tuerie à la grande mosquée de Québec en raison des opinions de leurs animateurs contre l’immigration arabe.
Photo: Annick MH de Carufel Le Devoir Certaines radios de la capitale ont été mises en cause dans la tuerie à la grande mosquée de Québec en raison des opinions de leurs animateurs contre l’immigration arabe.

Même si elle a « reçu une volée de bois vert la dernière fois » qu’elle s’est penchée sur les débordements de certaines radios privées de Québec, la professeure, sociologue et ancienne journaliste Dominique Payette tire à nouveau la sonnette d’alarme sur les « radios-poubelles ». Dans l’essai Les brutes et la punaise à paraître jeudi, elle s’inquiète de voir ces diffuseurs être « des vecteurs non pas d’information, mais de propagande », quidistillent la peur.

En 2015, Mme Payette avait fait paraître le rapport L’information à Québec, un enjeu capital, qui parlait d’un « régime de peur » créé par certains animateurs de la capitale nationale. Le document avait alors reçu un accueil pour le moins froid de la part de la classe politique québécoise, et encore plus froid de la part des auditeurs de ces « radios de confrontation », comme les qualifie l’auteure.

Mais Dominique Payette estimait que le sujet méritait de s’y attarder de nouveau, comme peuvent le prouver a posteriori les récents tirs croisés entre la députée de Québec solidaire Catherine Dorion et l’animateur Éric Duhaime.

L’auteure voulait d’abord livrer ses constats dans une approche plus grand public, moins universitaire. Puis la professeure à l’Université Laval estimait aussi que la situation avait si peu changé.

« Ce sont maintenant des radios qui prennent des positions politiques très importantes, et qui le font sans tenir compte du tout de la diversité des points de vue, ou de la diversité sur tous les dossiers, explique Mme Payette, évoquant entre autres le troisième lien. Il n’y a toujours qu’un seul point de vue et c’est le leur, et ils le martèlent à longueur de journée. On est dans une situation de propagande, et pas une situation d’information. Je ne vois pas du tout pourquoi on tolère quelque chose de pareil. »

Omertà

Les brutes et la punaise, publié chez Lux, couche sur environ 150 pages une série de témoignages de personnes ayant goûté à la méthode dure de certains animateurs, en plus d’être pavé d’exemples de propos tenus par ceux-ci. Au coeur de l’ouvrage se trouve donc le travail de deux stations en particulier, le FM 93 et Radio X.

Pourquoi ramener ce sujet si son premier rapport avait plongé Mme Payette dans un tourbillon de critiques, parfois violentes, qui ont mené au titre du livre ? « C’est un phénomène sociologique extrêmement intéressant, lance-t-elle simplement. Je pense qu’il y a une espèce d’omertà. Le mot est très important. »

Si certaines personnes ont accepté de témoigner à visage découvert, plusieurs ont préféré conserver leur anonymat, explique Dominique Payette, qui estime que les élus sont « extrêmement mal à l’aise » avec l’enjeu des radios de confrontation de Québec.

Mais celle qui a passé trente ans à travailler à la radio de Radio-Canada dit ne pas avoir peur. « C’est drôle, plein de gens me disent : “Tu es courageuse.” Mais pour utiliser l’expression anglophone, it makes the point. C’est-à-dire que si je fais une étude universitaire que je veux grand public dans laquelle je traite d’un sujet qui est tout à fait normal dans mon secteur, et que je suis obligée d’avoir du courage, c’est qu’il y a quelque chose qui ne marche pas. »

Pas de contrepoids

Dominique Payette insiste pour dire qu’elle ne veut pas que ces radios ferment leurs portes. Mais elle souligne que ces animateurs, qu’elle estime être des journalistes d’opinion selon les règles du Conseil de presse du Québec, devraient faire preuve de plus de rigueur.

L’auteure s’inquiète aussi de ne voir pratiquement aucune institution « faire contrepoids au pouvoir des radios-poubelles », soulignant la frilosité des deux ordres de gouvernement — la radio est de juridiction fédérale — et des organismes réglementaires comme le CRTC et le Conseil canadien des normes de radiotélévision (CCNR).

Ces postes de radio « sont très puissants et il n’y a rien en face. Et pour citer Montesquieu — qui disait que quelqu’un qui a du pouvoir va l’utiliser jusqu’à ce qu’il rencontre quelqu’un en face de lui —, et bien en face des radios il n’y a rien, il n’y a personne. »

Pour le livre, Dominique Payette n’a pas demandé de commentaires ou d’explications des patrons ou des animateurs de Radio X ou du FM93. « Ce n’était pas mon propos, de un. Et de deux, ça fait des années que je dis que dans certains cas, ça n’a aucun sens comment ils traitent leurs interviewés. Je ne me vois pas aller me mettre la tête sur le billot, explique-t-elle. C’est pas des interviews, c’est des casiers à homard. Vous rentrez là-dedans, et vous êtes complètement ficelé, vous ne pouvez pas ressortir […] C’est profondément malhonnête. »

Au final, la professeure n’a « pas de solutions simples à ce problème complexe », mais elle estime qu’il y a « quelque chose à faire là, parce que la démocratie dans la région est entachée par ça et ce déséquilibre structurel dans l’information. Ça serait déjà une victoire qu’on en parle de manière un peu plus dégagée ».