«Broccoli», magazine pour lectrices (et lecteurs) sous influence

Le magazine «Broccoli» explore le thème du cannabis sous différentes facettes, notamment sa représentation dans l’art.
Photo: Stephen Eichhorn Le magazine «Broccoli» explore le thème du cannabis sous différentes facettes, notamment sa représentation dans l’art.

« La légalisation du cannabis entraîne, c’est normal, une augmentation des informations scientifiques sur le sujet, particulièrement des effets sur la santé », explique Lauren Yoshiko, rare journaliste spécialisée en cannabis. « Elle entraîne aussi rapidement une corporatisation de l’industrie, au détriment de tous les petits commerces foufous qui bourgeonnent au début d’une légalisation. Avec le temps, on finit par ne presque plus parler des effets psychotropes trippants, qui sont aussi le propre de l’herbe, et qui sont l’fun ! »

Photo: Broccoli

Comment naviguer sans s’enfumer dans ce sujet délicat, qui touche autant à la santé publique qu’aux fous rires irrépressibles ? C’est la question que Broccoli cherche à résoudre depuis 2017 dans ses trois numéros annuels — à travers un filtre féministe. Un magazine américain hyperniché, très léché, « pour amantes du cannabis ».

Une petite histoire des vêtements en chanvre, avec photos soixante-dixardes à l’appui ; un texte sur les « patchs » de cannabis pour usage dans l’avion. Une entrevue avec une créatrice de mode pour skateuse. Une présentation de la poète hongroise Katalina Ladik et de ses performances vidéo. Un article qui demande si Amsterdam demeure la destination initiatique idéale du poteux-voyageur. Voilà des sujets abordés dans Broccoli, entre les compositions florales à faire avec ses plants maison de cannabis et des suggestions pour parler de sa consommation avec ses proches.

« Quand l’Oregon [d’où vient le magazine Broccoli] a rendu légale la consommation de cannabis, il y a quelque trois ans, une nouvelle perspective a soufflé, qui n’a pas touché le monde des magazines imprimés, resté très concentré sur l’industrie », dans le flot des High Time ou Dope, par exemple, indique la rédactrice en chef, Anja Charbonneau. Des publications qui « peuvent difficilement attirer le nouveau consommateur de cannabis, ou le simple curieux ». Celle qui avait oeuvré auparavant comme directrice artistique de Kinfolk, spécialisé en design et style de vie, a voulu changer l’approche, afin de rendre « les sujets touchant au cannabis plus accessibles, plus courants ; pour les normaliser, en quelque sorte ».

Fumeuses et féministes

Broccoli vise les femmes. Il est fait entièrement de mains féminines.

« C’est intéressant de voir, avec le développement du magazine, le développement de notre lectorat, beaucoup plus large que ce que j’envisageais d’abord. » Un geste féministe ? « Bien sûr ! De manière très terre à terre, je crois que les femmes sont jugées beaucoup plus durement que les hommes pour tout “vice” [rire au téléphone…] qu’elles peuvent avoir… », poursuit Anja Charbonneau.

La journaliste Lauren Yoshiko témoigne de son côté d’un certain soulagement lorsqu’elle s’est jointe à l’équipe de Broccoli. « Il y a des sujets que j’ai pu aborder là, en réunion ou dans les pages, pour la première fois de ma vie. Comme le fait que j’ai toujours fumé plus que mes chums, par exemple. Ou une curiosité sur l’usage du pot pendant la maternité. »

Un 42 feuilles

Alors que l’époque est très dure pour les publications, Broccoli fait le pari radical de se dérouler uniquement sur papier.

« Il ne faut pas oublier qu’il y a, aujourd’hui encore, des gens effrayés de googler le mot cannabis, de crainte que ça ne leur pose des problèmes, indique Mme Charbonneau. Et c’est rafraîchissant de créer quelque chose qui se tienne complètement en dehors du monde numérique ! »

L’accueil des lecteurs a été chaleureux. Les deux derniers numéros ont circulé par volutes de 30 000 exemplaires, selon la rédactrice. « Notre lectorat est partout sur la planète. Nous postons Broccoli vers 40 pays différents. » Au point que le magazine a dû changer son modèle d’affaires : d’abord gratuit, se finançant de ses seules publicités, la dernière édition se détaille 8,99 $, parce qu’il est impossible d’imposer des frais de poste sur un bien gratuit sur certains sites transactionnels, comme celui de Chapters. « Maintenant, on facture le magazine, et l’expédition est gratuite. »

Ce simple sujet, le cannabis, peut-il inspirer très longtemps ?

« On ne manque pas d’idées jusqu’à maintenant, au contraire, précise la rédactrice en chef. Et le cannabis, dans une perspective large, ouvre sur toute une culture. Parfois, on plonge dans un sujet qui nous fascine, comme la grande histoire autour des coquillages de notre dernier numéro, où on aborde leurs significations artistiques et culturelles, les différentes façons dont ils ont été utilisés, et les fonctions magiques qu’on leur a déjà attribuées. On choisit des angles curieux, inattendus. »

Toujours délicatement, en resituant aussi les dangers potentiels de l’utilisation. « Il n’y a pas de règle universelle pour le cannabis, ni légalement — ici, ce n’est toujours pas permis au niveau fédéral — ni dans la manière dont on en parle. Le cannabis a une histoire dramatique encore vivante — il y a aujourd’hui encore des gens en prison pour possession, des vies ruinées. Il faut en être conscient. C’est ce qui rend le sujet aussi intéressant : sa complexité. »

Femmes et cannabis: un double standard

Être une « poteuse » serait encore socialement mal perçu, selon la rédactrice en chef du magazine Broccoli pour « amantes du cannabis », Anja Charbonneau. Une impression que confirme Isabelle-Anne Lavoie, coordonnatrice du projet de prévention de la toxicomanie Cumulus.

« Le double standard féminin contre masculin est bien documenté par la littérature scientifique en toxicologie et en toxicomanie », indique celle qui fait de l’intervention sur le terrain depuis 17 ans. « Les femmes sont plus influencées par le regard social, car plus jugées pour leur choix de consommation, ce qui les pousse davantage vers les substances légales et prescrites, comme l’alcool et les médicaments. »

Il sera ainsi intéressant d’observer dans les prochaines années si la proportion d’utilisatrices de cannabis va augmenter. La littérature indique que les femmes vont vivre davantage de conséquences de leurs choix de consommation, et qu’elles vont en subir plus de violences.

« C’est lié à la représentation sociale de la féminité et de la maternité », croit Mme Lavoie. D’ailleurs, remarque avec amusement l’étudiante en travail social, même la science marque le parti pris. « La grande majorité des études sur la consommation des femmes concernent la grossesse ou la maternité », comme si, en dehors de ces états, les impacts sur les femmes n’étaient pas pertinents à étudier.

« On voit encore très, très peu sur les écrans de femmes fumant du cannabis qui sont juste rigolotes et normales », souligne Anja Charbonneau. « La première fois que j’ai vu à la télé une consommatrice qui me ressemblait, c’était dans Broad City (2014) et encore, le personnage est vaguement fou. »

Questionné sur le sujet, le spécialiste John Markert, de l’Université Cumberland, qui a analysé plus de 200 films où l’on consomme du cannabis, s’étonne de n’avoir jamais pensé à la différence entre les représentations des hommes et des femmes avant qu’on ne lui pose la question. « Probablement parce que la majorité de ces films peint le portrait d’un personnage masculin, ou s’adresse à un public mâle, souvent adolescent. »

Le spécialiste ne peut nommer que deux films où l’on voit des fumeuses, deux comédies : Nine to Five (1980) et Smiley Face (2007). « La consommation au masculin est socialement associée à la prise de risque, à la sortie des normes sociales et au plaisir », souligne de son côté Mme Lavoie, « pas celle au féminin. »

« Les femmes autour de moi qui consomment du cannabis, renchérit Anja Charbonneau, dans la vie, elles ont de bonnes jobs, elles sont motivées, créatrices, intéressées », et ne ressemblent en rien au préjugé social, poursuit la rédactrice en chef. « Ces femmes étaient là, tout ce temps-là : je n’ai eu qu’à les trouver, et à les rassembler. »
3 commentaires
  • Jean-Pierre Martel - Abonné 2 avril 2019 00 h 31

    L’expertise québécoise

    La légalisation de l’alcool a provoqué la publication de livres et de revues consacrées aux vins et aux spiritueux, de même que l’apparition du métier de sommelier.

    De la même manière, la légalisation du cannabis a provoqué la création de vidéos par des ‘sommeliers’ québécois du cannabis (QcCannabisWorld et Weedman) qui ont leurs propres chaînes sur YouTube.

    Je me suis également permis un texte au sujet du cannabis récréatif qui est principalement axée sur sa pharmacologie et les formes orales d’huiles de cannabis.

    Bref, la légalisation du cannabis donne aux vulgarisateurs québécois une longueur d’avance sur nos amis du reste de le francophonie.

  • Sophie Voillot - Abonnée 2 avril 2019 10 h 30

    Pignon sur Web

    Le magazine est peut-être en papier, mais ça ne l'empêche pas d'avoir un site Web : https://broccolimag.com/

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 3 avril 2019 01 h 05

    Propreté, Ordre, Travail (POT)

    De ma vie durant, je ne crois pas avoir fréquenté une fille qui ne consommait pas de marijuana… Question d'époque… Peut-être est-ce parce que j'ai débuté le secondaire à l'automne 1970.

    Toujours est-il que lors des élections (arrangées par la direction) du comité d'étudiants, le parti élu -le Parti POT- avait transformé en slogan réactionnaire ce qui alors symbolisait le changement social (i.e. le «pot»).