Prudence devant la menace médiatique de la Chine

Des représentants de la presse couvrant, le 7 décembre, le procès de la directrice financière de Huawei à l’extérieur de la Cour suprême de la Colombie-Britannique. Cette affaire a mis en lumière le fossé entre les régimes canadien et chinois, selon Jonathan Manthorpe.
Photo: Don MacKinnon Agence France-Presse Des représentants de la presse couvrant, le 7 décembre, le procès de la directrice financière de Huawei à l’extérieur de la Cour suprême de la Colombie-Britannique. Cette affaire a mis en lumière le fossé entre les régimes canadien et chinois, selon Jonathan Manthorpe.

Estimant que « la propagande “à la chinoise” concurrencera peu à peu le journalisme tel que nous le connaissons », et ce, même en dehors des frontières du pays de Xi Jinping, Reporters sans frontières (RSF) sonne l’alarme. Dans un nouveau rapport, l’organisation souligne à coup d’exemples publics que la Chine s’active à établir un « nouvel ordre mondial des médias ».

Le rapport de RSF multiplie les cas de figure d’une Chine qui étend lentement mais sûrement ses tentacules médiatiques et technologiques en dehors du pays.

La liste des exemples est déjà longue, selon RSF : création d’événements internationaux — comme la Conférence mondiale d’Internet — pour mettre en valeur sa vision des médias et du Web, expansion internationale d’entreprises high-tech chinoises, prise de parole agressive d’ambassadeurs contre des journalistes un peu partout dans le monde, dont récemment en Suède.

La Chine, placée au 176e rang sur 180 au classement 2018 de la liberté de la presse de RSF, commence aussi à déployer des antennes médiatiques un peu partout, souligne donc le rapport.

Le gouvernement « a massivement investi pour se doter de médias capables d’atteindre le public étranger, écrit RSF. Le pari est réussi : le groupe audiovisuel CGTN diffuse ses programmes dans 140 pays, et la radio internationale chinoise produit des émissions en 65 langues ».

RSF souligne aussi la pratique, par la Chine, de « la politique du cheval de Troie pour développer sa propagande dans les médias étrangers », et ce, grâce « à l’aide de publireportages et de publicités ciblées » aux apparences inoffensives, mais « qui permettent au régime de Pékin de distiller sa propagande auprès des élites du monde entier. » Des journaux comme le Wall Street Journal, le Daily Telegraph, Le Figaro ou Mainichi Shimbun sont cités dans le rapport.

Changer le journalisme ?

« On sait tous que la situation de la liberté de la presse en Chine s’est beaucoup dégradée ces dernières années, mais le monde n’a pas encore pris la mesure de l’influence que le pouvoir chinois a développée à l’étranger », lance au téléphone l’auteur du rapport de RSF, Cédric Alviani, installé à Taïwan.

Il est impératif, selon lui, que les médias s’intéressent à ce phénomène et à ses répercussions, car à ses yeux, « si les démocraties ne réagissent pas, dans les dix ou vingt prochaines années, il se peut que le modèle dominant dans les médias ce soit le modèle chinois ».

D’où l’utilisation par l’organisation de l’expression « nouvel ordre mondial des médias ». « On n’est plus dans la Chine qui vend sa propagande, on est dans la Chine qui veut changer la définition du journalisme », tranche M. Alviani.

Ces actions, toutes publiques, dont parle le rapport s’inscrivent aussi dans un contexte où les médias sont en transition et fragilisés, précise M. Alviani. « Et quand la Chine arrive et donne 250 000 $ pour imprimer un supplément de promotion de la Chine dans votre journal, c’est difficile à refuser. On est dans une situation où le pouvoir chinois peut utiliser son influence économique et politique. »

Le Parti communiste chinois, d’une façon ou d’une autre, a pris depuis quelques années le contrôle éditorial de la plupart des médias de langue chinoise au Canada

Le vétéran journaliste Jonathan Manthorpe, qui a travaillé de longues années comme correspondant en Chine, parcourt le Canada depuis quelques semaines pour parler de son plus récent livre tout à fait de circonstance, Claws of the Panda : Beijing’s Campaign of Influence and Intimidation in Canada.

« Le Parti communiste chinois, d’une façon ou d’une autre, a pris depuis quelques années le contrôle éditorial de la plupart des médias de langue chinoise au Canada, raconte-t-il au Devoir de son domicile de Victoria, en Colombie-Britannique. Des fois, c’est très direct, mais souvent, c’est plus insidieux. Et comme les propriétaires font souvent des affaires avec la Chine, ils sont très peu enclins à publier des choses qui pourraient nuire à leurs relations d’affaires là-bas. »

Les conséquences pour le Canada sont importantes, aux yeux de Manthorpe, surtout pour les nouveaux arrivants chinois, qui parlent peu ou pas anglais et qui dépendent souvent des médias publiés dans leur langue maternelle. « C’est un gros problème social, car [les immigrants chinois] n’ont pas la même compréhension de nos institutions. »

Sujets tabous

Selon le chercheur postdoctoral en histoire à l’Université de Montréal Carl Déry, des organisations comme le réseau d’instituts culturels et linguistiques chinois Confucius s’inscrivent dans ce phénomène.

« Il y a plein de cas à travers le monde où il y a eu des scandales sur l’information véhiculée dans les instituts Confucius, comme des conférences où des sujets ne peuvent pas être abordés : le lien historique avec Taïwan, les événements de 1989 à Tiananmen, le Falun Gong, les camps de travail, les Ouïgours, explique M. Déry. Ce sont des sujets tabous, parce que le message doit concorder avec la vision du Parti communiste. »

Si cette vision du journalisme au service du Parti communiste ne date pas d’hier, souligne M. Déry, elle s’est intensifiée dans les dernières années. « Il y a cette volonté de contrôle qu’on peut retrouver à différents moments de l’histoire, mais une des particularités aujourd’hui, c’est Internet. C’est un monstre qui fait peur pour un gouvernement qui veut contrôler l’information. »

Un éveil

Que faire, après tout ça ? « Sortir de notre naïveté », croit Cédric Alviani, qui conçoit néanmoins qu’il est difficile pour les démocraties de réagir dans des cas du genre, car « elles doivent conserver leur identité de démocratie et c’est aussi l’ouverture aux médias ».

Jonathan Manthorpe, lui, estime que l’affaire Huawei au Canada aura au moins « forcé les politiciens canadiens à reconnaître qu’on ne partageait pas beaucoup de valeurs avec le régime chinois ». Mais la solution ne risque pas d’être politique, croit-il, soulignant qu’il est toujours délicat de voir les gouvernements « interférer dans les affaires des médias ».

Reste que pour le chercheur Carl Déry, il faut aussi savoir regarder plus près de nous quand il est question de contrôle des gens et d’information. « Est-ce que la Chine fait quelque chose de différent de ce que les États-Unis font ? En matière de contrôle de l’information, on est déjà “monitorés” à plein régime, souligne-t-il. Oui, il y a quelque chose d’inquiétant, mais ça ne doit pas être dirigé uniquement contre la Chine, mais sur le contrôle de l’information de manière générale. »