La Presse canadienne dans la tourmente de la crise des médias

La Presse canadienne est une importante source d’articles pour les médias québécois et canadiens.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir La Presse canadienne est une importante source d’articles pour les médias québécois et canadiens.

Dans une industrie en pleine crise, l’agence La Presse canadienne (PC), qui fournit du contenu journalistique aux quelque 600 médias et entreprises qui y sont abonnés, se retrouve entre l’arbre et l’écorce. Le service, qui a mis fin le 28 février à son bulletin radio, est devenu une béquille essentielle pour des entreprises de presse qui se ratatinent, mais qui du même coup ont de moins en moins les moyens de s’offrir ses services.

La PC reste méconnue aux yeux du public, mais le travail abattu par la cinquantaine de journalistes du volet francophone de la Canadian Press se retrouve partout. Ses articles peuvent être lus abondamment dans les journaux et sur leur site Web. Au Québec, la plupart des entreprises médiatiques, dont Radio-Canada, Le Devoir, La Presse, le HuffPost et Métro, pigent dans son fil de presse constamment mis à jour. Avec comme exception notable les médias de Québecor, qui ont leur propre agence, QMI.

À la PC, il existe aussi un service photo et vidéo, alors qu’à l’audio, l’agence se contente maintenant de fournir des extraits sonores aux radios plutôt que des bulletins complets. Il y a quelques semaines, quatre postes à temps plein ont été supprimés, des départs liés à la fin du bulletin NTR.

« C’était un produit qui était largement déficitaire, explique le directeur de l’information de La Presse canadienne, Jean-Philippe Pineault. Et dans le contexte actuel, on a dû faire des choix, on ne pouvait plus se permettre de “subventionner” ce produit-là. »

La crise des médias, c’est en fait indirectement que la PC la subit. L’agence de presse ne vend pas de publicité, et n’est donc pas directement touchée par l’impact des géants du Web qui siphonnent les revenus publicitaires.

« Sauf qu’on subit les contrecoups de ce que nos clients peuvent vivre, illustre M. Pineault. Il y a une partie importante des revenus de la PC qui provient d’octrois de licences de contenus traditionnelles, à travers des médias un peu partout au pays. Et ces médias-là ont subi des pressions sur leurs coûts de fonctionnement, il y en a même qui ont disparu, et ça a un impact sur nous. »

La Presse canadienne se trouve donc dans une position presque ironique, car « elle est à la fois une solution et une victime de cette crise-là », illustre Colette Brin, directrice du Centre d’études sur les médias de l’Université Laval.

Une solution ? C’est que les articles fournis par la PC permettent aux journaux, par exemple, de remplir leurs pages et d’informer leurs lecteurs sur la plupart des sujets majeurs malgré des ressources maison de plus en plus limitées.

« Nous sommes un peu l’extension des salles de nouvelles, et je dirais que c’est de plus en plus vrai. La PC est de plus en plus intégrée à ses clients », souligne Jean-Philippe Pineault.

Et dans un contexte où il y a beaucoup d’inquiétudes au sujet de l’information teintée par l’opinion, « les agences de presse sont des joueurs nécessaires pour fournir une information peut-être pas absolument neutre, mais qui fait un grand effort pour l’être », ajoute la professeure Brin.

Mieux traduire

Mais La Presse canadienne ne reste pas assise à attendre que le bateau coule, explique Jean-Philippe Pineault. L’ancienne coopérative, maintenant propriété à parts égales du Globe and Mail, du Toronto Star et de La Presse, a quand même des comptes à rendre. Et sans viser la croissance à tout prix, elle doit à tout le moins « s’assurer d’être une opération qui ne génère pas de déficit ».

Si l’écosystème médiatique est assez mouvant, le directeur de l’information de la PC estime qu’elle doit « contrôler ce qui peut être contrôlé. On essaie de diversifier nos sources de revenus, de rentabiliser davantage nos contenus, de moderniser nos pratiques ».

Nous sommes un peu l’extension des salles de nouvelles, et je dirais que c’est de plus en plus vrai. La PC est de plus en plus intégrée à ses clients.

À commencer par les traductions, que La Presse canadienne fait beaucoup à partir du travail des collègues anglophones de la Canadian Press et d’Associated Press, une autre agence.

« C’était un service qui n’avait pas beaucoup évolué au cours des vingt, trente dernières années, c’était très traditionnel comme façon de faire, explique M. Pineault. Au cours de la dernière année et demie, on a travaillé vraiment fort pour voir si on pouvait trouver de nouveaux outils. »

Le directeur de l’info a fait du défrichage du côté des universités, des compagnies spécialisées et des autres agences de presse pour trouver une approche de traduction plus efficace, mais le résultat était souvent désincarné et loin du style que doit avoir le journalisme.

« Ultimement, on est allé voir une start-up de Montréal, et on a bâti un outil sur mesure avec elle et avec l’intelligence artificielle de Google, entre autres. Il y a un lexique et une série de filtres qui s’ajoutent. Ce n’est pas parfait, on est très loin de l’automatisation, mais maintenant on peut traduire les dépêches de nouvelles avec plus de rapidité et d’efficacité. Ça nous enlève une certaine pression et ça nous permet de passer plus de temps à faire de la vérification de faits, à faire du journalisme sur le terrain, à traduire plus de dépêches, et des dépêches différentes. »

Au service des clients

Au bout du compte, précise Jean-Philippe Pineault, la PC n’écrit pas pour les lecteurs, mais pour ses clients : les médias. Depuis peu, l’agence utilise donc un logiciel qui lui permet de savoir quelle part de son travail est réellement utilisée, ce qui lui permet de faire des choix de couverture plus éclairés. Un texte écrit ou traduit qui reste intouché sur le fil est une dépense inutile, en quelque sorte.

En ce sens, la PC a décidé de commencer à couvrir et à vulgariser davantage la science. « Ce n’est pas quelque chose que nos clients nous ont demandé, mais c’est quelque chose qu’on voit dans les données, dit M. Pineault On va accélérer ça à partir de ce mois de mars. En faisant de plus en plus d’histoire par rapport à la science ou à des études, et aussi en allant plus loin que juste le rapport et en parlant à des professeurs et des chercheurs pour voir ce que ça implique ici. »

Reste que la PC doit plus que jamais réfléchir à sa couverture et aux dépenses engagées, dit M. Pineault. Lors du passage du premier ministre François Legault à Boston en novembre, le représentant de la PC a passé la nuit dans un Airbnb, par exemple. « Je préfère économiser sur une chambre d’hôtel à 400 $US et avoir un journaliste là-bas », tranche le directeur de l’information.

1 commentaire
  • Yvon Bureau - Abonné 7 mars 2019 07 h 23

    Permettre et pouvoir commenter

    Il devrait être possible pour les lecteurs de commenter les articles de la PC.

    Tout comme cela l'est au Le Devoir. Ce dont il y a de quoi être fier.
    Cela honore la recherche du plus grand vrai possible.