Diffuser ou bloquer Michael Jackson?

Michael Jackson à son arrivée au palais de justice de Santa Barbara en mai 2005 pour répondre à des accusations de pédophilie
Photo: Aaron Lambert Santa Maria Times / Associated Press Michael Jackson à son arrivée au palais de justice de Santa Barbara en mai 2005 pour répondre à des accusations de pédophilie

Au lendemain de la diffusion du premier volet d’un documentaire sur Michael Jackson contenant de graves accusations de pédophilie, les acteurs du monde de la diffusion — et le public en général — jouent aux funambules sur le fil tenu entre un homme et son oeuvre. Trois stations de Cogeco ont banni le chanteur alors que le Cirque du Soleil reste muet quant au maintien de son spectacle hommage à l’auteur de Thriller.

La statue du roi de la pop a beau s’effriter depuis longtemps en raison d’accusations de pédophilie (qui remontent à 1993), quelques coups de pioche supplémentaires font revoler plusieurs morceaux du mythe à la suite de la diffusion sur HBO du documentaire de quatre heures Leaving Neverland, réalisé par le Britannique Dan Reed. Au coeur de cette production se retrouvent James Safechuck, aujourd’hui âgé de 41 ans, et Wade Robson, 36 ans, qui racontent comment le chanteur les aurait violés de façon répétée.

Le format de cette production, avec de longs témoignages précis face à la caméra, qui se corroborent l’un l’autre, éclaire l’artiste sous une lumière plus crue que jamais.

Sous ces projecteurs, les réactions du public sur les réseaux sociaux divergent, certains dénigrant les médias et le documentaire pour son traitement du chanteur décédé en juin 2009, d’autres déversant leur colère sur Jackson. Les entreprises culturelles et médiatiques, quant à elles, marchent sur des oeufs.

À commencer par le Cirque du Soleil, qui présente en ce moment au Mandalay Bay Theatre de Las Vegas le spectacle hommage Michael Jackson One. Contactée par Le Devoir, l’entreprise a expliqué par courriel que « comme des procédures légales sont en cours impliquant l’un de nos partenaires, nous ne commentons pas la situation ».

Le Cirque n’a pas précisé s’il avait entamé quelconque réflexion à ce sujet.

Du côté des radios, seules les stations de Cogeco CKOI, Rythme et The Beat, ont bougé, décidant de ne plus diffuser la musique de l’auteur de Beat It. La décision est en vigueur depuis lundi matin.

« Nous sommes attentifs aux commentaires des auditeurs et le documentaire [de dimanche] soir crée des réactions », a expliqué au Devoir la directrice principale, communication marketing de Cogeco, Christine Dicaire.

Quelques auditeurs ont manifesté directement leur malaise à l’entreprise, « mais le tout est également un sentiment partagé dans la sphère publique, d’où notre retrait », a ajouté Mme Dicaire.

Rien chez Corus et Bell

Mais au Québec et au Canada, la plupart des radios sont en réflexion quant à leur programmation musicale. Chez Corus, qui compte 39 stations au pays, « il n’y a en ce moment pas de plans pour retirer les chansons [de Michael Jackson], mais nous suivons la situation de près », a expliqué Rishma Govani.

Chez Bell, autre gros joueur radiophonique, on se contente de dire que l’entreprise est « à évaluer la situation » et qu’elle ne veut pas faire davantage de commentaires. Bell possède une soixantaine de postes, dont sept au Québec (Énergie, Virgin Radio, CHOM, Boom, entre autres).

Ni Corus ni Bell n’ont voulu expliquer en vertu de quels critères ils jugeront cet épineux sujet.

De son côté, Radio-Canada explique privilégier sur Ici Musique des contenus canadiens et francophones, mais ajoute que « tout en suivant avec attention l’évolution du dossier, la direction laisse à ses équipes la liberté ou non de programmer une chanson de Michael Jackson, tout en rappelant qu’il est rarement entendu chez nous, sans égard à la controverse ».

Le cas de la pop

« Je ne suis pas psychologue, ni sexologue, mais plus on creuse dans la vie de Michael Jackson, et plus on se rend compte qu’on a affaire à un personnage fort complexe, à la trajectoire trouble, raconte au Devoir Danick Trottier, professeur de musicologie à l’UQAM. Et c’est là où, pour moi, il faut toujours fairela distinction entre le résultat musical et le personnage lui-même. »

Le professeur note que plusieurs des musiciens classiques qu’il étudie, comme Wagner, voient leur génie souligné même s’ils ont un « passé très lourd ».

Ce qui ne semble pas être le cas en musique populaire, ajoute M. Trottier. « On a tellement personnalisé la musique populaire, on l’a tellement élevée autour de personnalités fortes que sont les chanteurs et chanteuses qu’on a tendance à ne pas voir tout ce qui se cache derrière la pop », dit le musicologue.

Un titre de Michael Jackson, à ses yeux, n’est pas juste Michael Jackson, mais c’est aussi les musiciens qui l’accompagnent, son réalisateur, Quincy Jones, une équipe qui a façonné son son.

Photo: Taylor Jewell Invision / Assocated Press Le réalisateur du documentaire «Leaving Neverland», Dan Reed, entouré de Wade Robson et de James Safechuck, qui auraient été violés à plusieurs reprises pendant une longue période par le chanteur

En ce moment, témoigne-t-il, la tension est « vraiment forte entre bannissement et aveuglement, il y a cette espèce de dialectique qu’on a vue avec Bertrand Cantat ou Chris Brown, et qu’on voit avec R. Kelly et d’autres, illustre M. Trottier. Mais cette tension-là, je la trouve réductrice, elle est typique des débats qu’on a en ce moment, par exemple autour de SLAV, où il y a une polarisation entre “ je suis pour ” ou “ je suis contre ”. Il y a des zones grises entre ces deux pôles-là qu’il faut regarder et mettre en perspectives. »

Professeur à l’université de Syracuse, Robert Thompson voit dans l’intensité des réactions au documentaire sur Michael Jackson l’effet du mouvement #MeToo. « Le degré de conscience est plus élevé », disait-il à l’Agence France-Presse samedi. Pour lui, « un documentaire aussi extrême pourrait complètement changer l’image posthume » du chanteur.

Toutefois, malgré l’accumulation des accusations, l’ancien leader des Jackson 5 conserve un noyau de fidèles que rien ne semble pouvoir atteindre. Pour Diane Dimond, qui a écrit le livre Be Careful Who You Love : Inside the Michael Jackson Case, « Jackson touche des gens au plus profond, même aujourd’hui ». Ses fans, dit-elle, « croiront à jamais qu’il était comme Jésus ».

De quoi aura donc l’air le test de la réalité ? Est-ce que le public changera de poste en entendant Billie Jean ou quittera le plancher de danse aux premières notes de Smooth Criminal ? « Je pense qu’au début les gens vont avoir une réaction épidermique, mais qu’après ils vont faire la part entre l’homme et l’oeuvre », dit Danick Trottier.

Les héritiers de Michael Jackson ont quant à eux réfuté les allégations du documentaire et saisi la justice pour réclamer à HBO 100 millions de dollars au titre de ce qu’ils qualifient d’« assassinat posthume ».

Avec l'Agence France-Presse



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