Le (mauvais) jugement des femmes

Le FLF surgit dans le bouillonnement des idées sociales et politiques de la fin des années 1960.
Photo: Télé-Québec Le FLF surgit dans le bouillonnement des idées sociales et politiques de la fin des années 1960.

Ont-elles mauvais jugement, les femmes ? Pourquoi ne peuvent-elles pas être membres d’un jury ? Le régime de droit en vigueur, au début des années 1970, ne le permettait toujours pas.

Dans Debouttes !, balado signé par la réalisatrice Jenny Cartwright, l’espace social est envisagé à raison comme un territoire d’affrontements d’idées. Présenté par Télé-Québec, ce documentaire sonore présente une portion de l’histoire des luttes féministes à travers le survol de l’action d’un groupe féministe peu connu, le Front de libération des femmes (FLF).

Debouttes ! s’efforce de retracer, de l’intérieur et en un peu moins de trois quarts d’heure, la genèse de ce FLF qui mènera plusieurs batailles importantes, notamment une campagne nationale pour l’avortement libre et gratuit.

Le FLF surgit dans le bouillonnement des idées sociales et politiques de la fin des années 1960. Au Monument-National, le 29 novembre 1969, près de 200 femmes protestent, en s’enchaînant les unes aux autres, contre le règlement du maire Drapeau qui interdit les manifestations publiques. Certaines portent en bandeau les initiales du FLF, même si le mouvement ne va naître officiellement qu’en décembre.

En 1971, des femmes du FLF vont se retrouver en prison pour avoir dénoncé de façon inattendue, au beau milieu d’un procès déjà retentissant, la discrimination faite à leurs semblables devant la justice. Dans une action concertée, sept femmes vont prendre d’assaut le banc des jurés lors du procès très médiatisé des membres de la cellule Libération, responsable de l’enlèvement et de la mort du vice-premier ministre québécois Pierre Laporte.

Photo: Le Devoir La une du «Devoir» au lendemain de l’action de sept femmes qui ont pris d’assaut le banc des jurés lors du procès très médiatisé des membres de la cellule Libération

Lise Balcer refuse de témoigner au procès des felquistes. « Si les femmes sont jugées trop niaiseuses pour faire partie d’un jury, moi je suis trop niaiseuse pour témoigner », dit-elle. Le 1er mars 1971, au moment où le juge s’apprête à sévir contre elle pour outrage au tribunal, sept femmes se lèvent. Elles crient, bien fort. Elles crient : « La justice, c’est de la marde ! » Elles marchent jusqu’au banc des jurés. Pris de surprise, les policiers s’agitent et courent. Le juge se met dans tous ses états. Personne ne sait que faire.

L’action avait été dûment préparée par une quinzaine de militantes, réunies au préalable, quelques jours auparavant, dans un appartement pour discuter. Les ombres de la Loi sur les mesures de guerre planaient encore. Comment même oser agir publiquement dans un cadre répressif pareil ?

Pour être membre d’un jury, il faut à l’époque payer un loyer ou être propriétaire. Il faut surtout être un homme. Les hommes n’ont pas alors « le pouvoir de vie ou de mort sur les femmes », comme le laisse entendre le documentaire, mais ils affirment très certainement un cadre de domination outrageant pour la raison elle-même. Comment en effet imaginer que ce soient des hommes, toujours des hommes, partout juste des hommes, dans ce vieil ordre du monde, qui vont jusqu’à juger seuls d’affaires de viol ?

Par quel moyen peut-on renouveler l’air d’un monde ancien ? Avant la crise d’octobre 1970, Lise Balcer est une colocataire du felquiste Paul Rose. Elle dit : « Ceux qui étaient dans le FLQ, ce n’était pas des criminels. Ce n’était pas des bandits. Loin de là. C’étaient des gens qui voyaient comment le Québec était tenu dans l’ignorance. On était encore dans la religion catholique. On était encore dans la soumission, dans le colonialisme. Quand la cellule Libération a enlevé Cross, il y avait des sourires. Moi, j’en ai vu beaucoup. Des gens qui étaient sympathisants. Des gens ordinaires, là ! Quand tu rages, quand tu sais que tu es né pour un petit pain, que tu vis dans des injustices, que tu vis dans la pauvreté, pis qu’il n’y a rien qui se passe, pis que nos gouvernements ne font rien, un moment donné tu viens assez exaspéré, écoeuré, que tu dis “ben y’ont ben fait de faire ça !” […] Tu le ferais pas, mais en même temps, ils n’ont pas tort. Mais quand Laporte est mort, ç’a été la goutte qui a fait déborder le vase. Ça, c’était trop. »

Parce qu’il ne se fonde, pour l’essentiel, que sur les témoignages de ces deux militantes que sont Marjolaine Péloquin, alors membre du FLF, et Lise Balcer, accusée d’appartenir au FLQ, ce documentaire audio ne parvient que très imparfaitement à restituer avec mesure le contexte global. Des documents qui rendent compte de l’effervescence révolutionnaire de ces années auraient pu être utilisés, de même qu’on aurait pu tirer grand profit des commentaires d’autres témoins, ou encore d’historiennes spécialistes des luttes féministes.
 

Debouttes!

Documentaire sonore réalisé par Jenny Cartwright, Québec, 2019, 40 minutes. Dans la section balado de telequebec.tv et sur Apple Podcasts à partir du 5 mars.