«L’Itinéraire», voué au papier

«Si je n’ai plus de papier, je n’ai plus de camelots. Les deux vont ensemble», lance le directeur général, Luc Desjardins.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir «Si je n’ai plus de papier, je n’ai plus de camelots. Les deux vont ensemble», lance le directeur général, Luc Desjardins.

L’Itinéraire n’est peut-être pas un média tout à fait comme les autres, mais le magazine, qui fête ses 25 ans, dit subir les mêmes contrecoups que les autres journaux au pays. Sauf qu’à l’inverse de plusieurs joueurs, la mission même de la publication portée par des camelots en situation de précarité sociale l’empêche de plonger uniquement sur le Web, explique son directeur général, Luc Desjardins.

L’Itinéraire, un magazine sur papier glacé d’une cinquantaine de pages publié toutes des deux semaines, est en quelque sorte la partie émergée de l’organisme sans but lucratif qui aide des citoyens en situation d’itinérance, d’isolement social, de dépendance ou de maladie mentale. Si le groupe oeuvre notamment dans le logement social et l’aide alimentaire, le magazine, lui, existe par et pour ses camelots, souligne M. Desjardins.

« Si je n’ai plus de papier, je n’ai plus de camelots. Les deux vont ensemble », lance le directeur général, en poste depuis plus de deux ans. Et sans ses quelque 150 camelots, il n’y a plus de raison d’être pour L’Itinéraire.

Avec une publication uniquement sur le Web, comme l’a récemment tenté le Voir, « tout ça s’écroulerait, dit M. Desjardins. Et je te dirais même que les élus, le monde de l’extérieur, ils ne réalisent pas ça. Pas pantoute ».

L’Itinéraire reste de son temps, et alimente ses plateformes numériques, dont une page Facebook qui compte quelque 10 000 abonnés et un compte Instagram que scrutent environ 1200 personnes. « Mais le but principal des camelots, c’est d’être à un endroit précis, de pouvoir vendre L’itinéraire, d’être en contact avec l’humain, d’être en relation avec les autres, pour pouvoir s’en sortir, souligne Luc Desjardins. Quand tu souffres d’anxiété aiguë, par exemple, c’est souvent dur de simplement se rendre à son « spot ». Mais quand tu reçois un sourire ici, qu’une personne te parle là, qu’elle prend trente secondes pour te dire bonjour, ça te donne de l’estime de soi et de la force. Il y a des camelots qui sont rentrés ici et qui ne parlaient pas. Et aujourd’hui, ils sont un petit peu plus volubiles. »

Les mêmes problèmes, mais…

Le groupe L’Itinéraire compte sur une quinzaine d’employés issus de programmes de réinsertion sociale, dont la moitié oeuvre directement pour le magazine — qui, lui, est à moitié rédigé par des camelots.

La publication, souligne le directeur général, n’évite pas la crise actuelle que vivent les médias, même si la chute des ventes publicitaires la touche moins, le magazine n’ayant jamais eu le profil le plus populaire pour les annonceurs. La Ville de Montréal « est un bon partenaire », dit M. Desjardins. Le fédéral contribue, mais Québec reste aux abonnés absents, se désole-t-il.

« On chevauche deux zones. Quand tu parles à des bailleurs de fonds, comme au gouvernement, on n’a pas nécessairement la même écoute que les grands médias, parce qu’on n’est pas considéré comme tel. Mais par contre, j’avoue, tout le monde nous aime, trouve qu’on fait une bonne job, qu’on est indispensables, qu’on est beaux. Mais les donations n’arrivent pas plus vite grâce à ça. »

Quant aux ventes des exemplaires, Luc Desjardins ne fait pas « une maudite cenne avec ça. […] Ça arrive kif-kif, voire un petit peu en bas. L’argent vient des donateurs, des programmes d’aide. »

Quelque 11 000 exemplaires sont mis en circulation pour chaque numéro. La moitié est vendue 1,50 $ aux camelots, qui les revendent 3 $. Une autre part est donnée aux camelots en guise de dédommagement lorsque ceux-ci travaillent pour le groupe.

Le directeur général note d’ailleurs une hausse du prix du papier, entre autres parce que la demande pour la matière est en baisse. Ce qui fait monter les prix pour ceux qui restent sur ce format.

Payer

À son arrivée en poste, Luc Desjardins a constaté que les ventes de L’Itinéraire avaient reculé au fil des dernières années. Pour juguler la chute, de nouveaux territoires ont été développés. Le magazine est maintenant vendu dans six villes : Montréal, Longueuil, Laval, Saint-Jérôme, Sutton et Granby.

Pour atteindre une progression, la publication s’attaquera dans les prochains mois aux modes de paiement qu’offrent les camelots. À ce jour, ceux-ci n’acceptent que l’argent comptant, mais cet été, un projet pilote utilisant une technologie que Luc Desjardins garde secrète pour l’instant sera mis sur pied.

« On veut trouver une solution pour les gens qui ont l’excuse facile de dire “je n’ai pas d’argent, je ne traîne plus ça”. Je croyais que c’était quelque chose de simple, mais c’est plus complexe qu’on peut l’imaginer. »

Il y a la technologie, qui n’aime pas beaucoup le froid et les intempéries. Le client doit être à l’aise avec la méthode de paiement, et l’argent doit aussi revenir rapidement aux camelots. « Et puis si tu donnes un téléphone flambant neuf de 700 $ à quelqu’un qui essaie de s’en sortir et qui vend juste à côté d’un pawn shop, il y a de bonnes chances [que le téléphone] s’en aille là », explique le directeur général, lucide.

Après 25 ans, les enjeux restent donc nombreux pour L’Itinéraire. C’est un peu la nature de la bête, souligne Luc Desjardins. « Ce n’est pas que je veux des problèmes, mais la mission, c’est d’aider ceux qui ont des problèmes à s’en sortir. »