Scénario balado à l’écran

«Homecoming» a été adaptée d’un balado produit par le joueur clé du genre, Gimlet, avec Julia Roberts en vedette.
Photo: Amazon Prime Video «Homecoming» a été adaptée d’un balado produit par le joueur clé du genre, Gimlet, avec Julia Roberts en vedette.

Qu’est-ce qui peut devenir une bonne série télé ? Il y a bien sûr le scénario traditionnel, ou alors un livre palpitant. Des articles de journaux ou même des documentaires peuvent également mener à des fictions au petit écran. Mais un regard sur les programmations télé de pays anglo-saxons montre qu’une nouvelle source de contenu gagne depuis quelque temps ses lettres de noblesse : la baladodiffusion.

Vendredi, à HBO, la deuxième saison de 2 Dope Queens prendra son envol. L’émission menée par Jessica Williams et Phoebe Robinson prend racine dans le populaire balado du même nom, où les deux Américaines discutaient de sujets très variés avec des invités. Ce n’est là qu’un exemple d’une série d’émission télévisée née de l’audio.

Mentionnons aussi l’émission Homecoming, qui a été adaptée d’un balado produit par le joueur clé du genre, Gimlet, et diffusé sur Amazon Prime Video — avec Julia Roberts en vedette. NBC est à développer une émission basée sur le balado The Black Tapes, et d’autres projets du genre sont en cours avec divers podcasts, comme Lore, The Bright Sessions et Tanis.

Sans dire que la création de contenu télé à partir de balados est devenue une tendance lourde, le producteur Pablo Salzman, président de Connect 3, estime que « c’est dans le zeitgeist. Maintenant, c’est comme l’équivalent d’un livre ou d’un article, c’est du contenu auquel on accorde la même importance. »

Joint lors du Realscreen Summit, qui se déroulait en Nouvelle-Orléans lors des derniers jours, M. Salzman inscrit cette nouvelle réalité dans le contexte où les besoins de contenus n’ont jamais été aussi grands.

Photo: HBO La deuxième saison de «2 Dope Queens» prendra son envol vendredi. L’émission menée par Jessica Williams et Phoebe Robinson prend racine dans le populaire balado du même nom, où les deux Américaines discutaient de sujets très variés avec des invités.

« En plus des séries de chez nous, on regarde de plus en plus d’émissions étrangères, croit le producteur, citant les séries scandinaves ou même l’espagnole Casa de Papel. Et il y a aussi plus de diffuseurs et de plateformes, alors ça fait qu’il y a plus de contenus qui sont créés maintenant. »

Vrai qu’à notre télé, câblée ou non, s’ajoute depuis quelques années des joueurs comme Netflix, Amazon et Disney. « Et le challenge, souvent, c’est comment tu peux te démarquer, ajoute Pablo Salzman. Et c’est sûr que quand tu as de la propriété intellectuelle, ça peut te donner un énorme avantage, et j’inclurais le podcast dans ça. »

Des avantages

La directrice de la veille stratégique au Fonds des médias du Canada, Catherine Mathys, pense la même chose. « À un moment donné, le contenu qui se développe pour la télévision peut prendre beaucoup de temps. Le monde du balado peut devenir intéressant, car c’est un monde d’intrigue, d’histoires déjà bien ficelées et bien développées. Ça me paraît déjà naturel que la télé se tourne vers ça. »

Dans certains balados, il a donc déjà une trame narrative forte, des personnages clairs, un récit dynamique, ce qui peut être « moins chronophage » pour un producteur télé que l’adaptation d’un livre, croit Catherine Mathys.

Un autre avantage de créer à partir d’un balado existant, c’est qu’il existe déjà un public de fidèles, souligne Pablo Salzman, qui a longtemps travaillé chez Cinéflix. « Il y a déjà du monde qui adore [les balados], c’est un immense avantage quand tu commences à monter un projet. Parce que les gens de l’industrie peuvent déjà être amoureux de l’idée, et parce que tu sais que quand ton projet sort sur le marché, tu as déjà tes premiers spectateurs, en théorie. Ça aide pour la promotion. »

Au Québec

Chez nous, selon l’Association québécoise de la production médiatique (AQPM), il n’y a pas encore eu de telles productions télé issues d’un balado, mais le regroupement compte aborder le sujet lors de son prochain congrès, en avril.

Chez le producteur Zone3, la productrice au développement de fiction Véronique Jacob n’en est pas encore à l’adaptation, mais plutôt au développement même de balados de fiction. « Ce qui m’intéresse, c’est de trouver une histoire qu’on pourrait faire en fiction, avec du son 3D par exemple, une expérience sonore auditive marquante. Pour les joueurs québécois, le balado reste assez nouveau. »

Rien n’est encore ficelé en ce sens, mais les créateurs du balado québécois Distorsion, Émile Gauthier et Sébastien Lévesque, flirtent sérieusement avec une adaptation télé. Déjà, une version en livre de leurs « histoires étranges de l’ère numérique » verra le jour (voir l’encadré).

« On a différentes discussions et on essaie de voir comment on peut amener ça à l’écran sans que ça ait l’air d’être du déjà-vu, raconte au Devoir Émile Gauthier. Il faut que tous ces supports-là soient complémentaires. Il faut que quelqu’un qui a tout écouté nos podcasts trouve une valeur dans le livre et dans la télé, s’il y a lieu. On ne veut pas resservir le même plat à tout le monde dans des formats différents. »

Cette idée de créer des franchises plane donc sur l’industrie audiovisuelle, même si cette approche ne garantit pas un succès, dit Catherine Mathys, donnant l’exemple du balado Alex inc., qui n’a connu qu’une saison télé à ABC avant d’être annulé.

La directrice de la veille stratégique du FMC souligne tout de même que le créateur américain de balados Gimlet vient de mettre sur pied une division télé et cinéma. « C’est donc possible qu’à l’avenir, on crée des contenus encore plus faciles à transposer à l’écran et qui puissent même devenir interactifs avec les haut-parleurs intelligents. Qu’on soit en mesure de décliner l’audio en plusieurs plateformes. »

«Distorsion», du balado au livre

Si les créateurs du balado québécois Distorsion, Émile Gauthier et Sébastien Lévesque, pourraient voir leur travail adapté pour la télévision, une version sur papier verra en tout cas le jour le 20 février aux Éditions de l’Homme.

Doublé du sous-titre « 13 histoires étranges de l’ère numérique », Distorsion creuse des récits mystérieux, « parfois sensationnels mais sans tomber dans le sensationnalisme », résume Émile Gauthier.

« On trouvait que le livre était sûrement un des meilleurs formats pour adapter le podcast, croit-il. C’est une forme de littérature, ça se consomme presque comme un livre, les gens vont les écouter dans le transport, chez eux avant de se coucher, par exemple. Pour nous et pour ce qu’on fait, c’est une transition qui est assez logique. »

Le bouquin conserve l’aspect « suspense » du balado, estime Gauthier, et le format imprimé permet l’ajout concret de preuves visuelles tirées du Web. « Et on ajoute des petites parties éducatives. On veut quand même qu’il y ait une part de réflexion sur les technologies, sur le numérique. »

L’adaptation sur papier, croit Gauthier, est aussi plus facile grâce aux dessins du bédéiste français Run. « Il y a non seulement des mots, mais il y a aussi moyen de mettre des illustrations, qui vont encore plus immerger le lecteur. »