La francophonie fait son rap à ICI Musique

«Rapophonie» est le fruit d’une rencontre, en mars dernier, des diffuseurs membres de l’association Médias francophones publics. Au Canada, le créneau est tenu par Myriam Fehmiu (à droite), ici en compagnie de Josée Bellemare, première directrice à ICI Musique.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir «Rapophonie» est le fruit d’une rencontre, en mars dernier, des diffuseurs membres de l’association Médias francophones publics. Au Canada, le créneau est tenu par Myriam Fehmiu (à droite), ici en compagnie de Josée Bellemare, première directrice à ICI Musique.

Le rap trouve déjà sa place sur les ondes d’ICI Musique, mais le diffuseur public Radio-Canada, avec ses équivalents suisse, belge et français, s’offre une percée plus dense dans ce genre musical en mettant sur pied l’émission hebdomadaire Rapophonie, consacrée au hip-hop de la francophonie.

Rapophonie est le fruit d’une rencontre, en mars dernier, des diffuseurs membres de l’association Médias francophones publics, et verra ainsi sa programmation musicale diffusée largement, avec tout de même des spécificités régionales — enrobage, animation, etc. Au Canada, par exemple, le créneau est tenu par Myriam Fehmiu les vendredis de 22 h à 23 h, et ajoutera à la matière de base un segment dédié à la production locale.

Sinon, l’émission a commencé à être diffusée sur Mouv’ de Radio France, sur Tarmac de la Radio-télévision belge de la Communauté française et sur Couleur 3 de la Radio télévision suisse. Chaque diffuseur public programme à tour de rôle quatre semaines de musique, la première ronde étant celle du Mouv’. Le tour de Radio-Canada arrivera en mai.

« L’idée de jouer la carte de la francophonie, c’est important, explique Josée Bellemare, première directrice à ICI Musique, insistant aussi sur la diffusion de créateurs issus d’autres régions francophones, comme le Maghreb. On connaît toute la force du hip-hop anglophone et je me suis dit que c’était le bon moment » pour se lancer dans ce genre d’aventure radio.

Si tu veux comprendre ta société aujourd’hui, je trouve que ça passe beaucoup par ce que nous disent les artistes hip-hop

Même si l’idée de l’émission est née il y a plusieurs mois, Mme Bellemare reconnaît que Rapophonie s’harmonise très bien avec certaines des lignes directrices de la nouvelle p.-d.g. de Radio-Canada, Catherine Tait. En octobre, cette dernière parlait d’innovation, de rayonnement international et du désir « d’attirer les jeunes qu’on a perdus, je pense, depuis longtemps ».

« Là où il n’y a pas de hasard, c’est que l’espace francophone est menacé par la présence des GAFA [géants du numérique] de façon très forte. Et j’adore l’idée qu’on puisse se rallier entre médias francophones publics et quelque part donner une autre option. Mme Tait s’en va dans cette direction-là, mais ça fait partie des préoccupations de Radio-Canada depuis bien longtemps. »

Équilibre

Myriam Fehmiu mène donc Rapophonie, qui a des allures de long mix d’une heure fait pour préparer le début du week-end. Elle se réjouit de pouvoir mettre en vedette du rap de tous horizons.

« Je ne sais pas quelle discussion il y a eu à ton niveau, Josée, mais moi, comme journaliste culturelle, c’est clair que c’était le bon timing aussi pour ce type d’émission là, explique l’animatrice. Si tu veux comprendre ta société aujourd’hui, je trouve que ça passe beaucoup par ce que nous disent les artistes hip-hop. »

Josée Bellemare estime que l’émission offre un bon équilibre entre la diffusion d’artistes méconnus et d’autres qui ont déjà la faveur du public. Chacun de ces groupes y fera des découvertes, espère-t-elle. « C’est sûr qu’on a cet objectif de plaire à un nouveau public, c’est certain. »

Même vision pour Myriam Fehmiu, qui veut « faire en sorte qu’à peu près tout le monde puisse y trouver son compte. Si t’aimes le hip-hop niché, ben tu vas avoir du plaisir à écouter notre playlist du vendredi soir dans ton auto quand tu vas rejoindre tes amis. Et si tu ne connais pas ce style-là, c’est une façon de mettre le pied dedans. »

La reprise de De pop et d’eau fraîche, avec Karyne Lefebvre, qui occupait jusque-là la case horaire, a simplement été déplacée après l’heure rap.

Accent québécois

Chaque émission de Rapophonie est composée de quatre segments de quelque 13 minutes. À Radio-Canada, on a décidé de remplacer un de ces blocs par du contenu québécois ou franco-canadien. La portion coupée trouvera par ailleurs sa place dans la version en ligne de l’émission.

« Dans les quatre blocs des autres [diffuseurs], c’est garanti qu’il y aura des artistes canadiens, précise Josée Bellemare. Mais on avait le goût qu’il y en ait plus, alors on a fait cette variante-là. »

Là où il n’y a pas de hasard, c’est que l’espace francophone est menacé par la présence des GAFA de façon très forte. Et j’adore l’idée qu’on puisse se rallier entre médias francophones publics et quelque part donner une autre option. Catherine Tait s’en va dans cette direction-là, mais ça fait partie des préoccupations de Radio-Canada depuis bien longtemps.

Parce que la scène d’ici bouillonne, souligne Myriam Fehmiu, ajoutant que les tribunes destinées au rap sont toujours rares dans les médias, exception faite des plus petits joueurs alternatifs. « Pour nous, c’est super important de donner cet espace-là à ces artistes. À des Loud qui sont très connus, oui, mais aussi à des groupes qui commencent, comme LaF, par exemple, ou d’autres qui ont des sons un peu plus underground. »

Même lors des micros présentant les artistes du reste de la francophonie, Fehmiu se donne le mandat d’ancrer les musiques dans une actualité locale, ou « de dire comment elles résonnent ici, quel en est l’intérêt, qu’est-ce qu’il y a dans les propos, ou dans le cheminement artistique. »

Au moment de l’entretien, une seule émission avait été diffusée à ICI Musique. Déjà, Mme Bellemare estime que, s’il y a quelques boulons à resserrer, entre autres avec les autres radios publiques, Rapophonie est porteur de bien des espoirs.

« Le public naturel du hip-hop est beaucoup sur les réseaux sociaux, sur YouTube, donc ça peut aussi bouger de ce côté-là, croit aussi Fehmiu. Je trouve ça intéressant de voir comment on peut aller les chercher, les approcher, leur faire des propositions. »