Diffusion: «On ne peut pas attendre la loi»

Le directeur du «Devoir», Brian Myles, estime qu’«il faut forcer les choses» et faire payer les GAFA — Google, Apple, Facebook et Amazon. Il en a profité pour souligner qu’il attend des instances de l’État «une certaine cohérence».
Photo: Sean Kilpatrick La Presse canadienne Le directeur du «Devoir», Brian Myles, estime qu’«il faut forcer les choses» et faire payer les GAFA — Google, Apple, Facebook et Amazon. Il en a profité pour souligner qu’il attend des instances de l’État «une certaine cohérence».

Autant des leaders de grands médias que des représentants clés de la culture ont souligné jeudi l’importance de réviser la loi canadienne sur la diffusion, mais tous ont invoqué qu’il faut d’urgence faire contribuer les nouveaux joueurs comme Netflix au système de financement du monde des télécommunications.

Le gouvernement fédéral a mis sur pied en juin un comité présidé par Janet Yale et qui est chargé de réviser les lois actuelles sur la diffusion, en tenant compte de la réalité numérique actuelle où des géants venus d’ailleurs s’installent dans le marché canadien et bouleversent la donne. Mais l’horizon de l’arrivée d’un nouveau texte de loi « est tellement loin [qu’]on n’a pas le choix d’agir aujourd’hui, on ne peut pas attendre la loi », a résumé le vice-président de Radio-Canada Michel Bissonnette.

Ce dernier s’exprimait lors de la Conférence extraordinaire de Montréal sur l’avenir de la diffusion, de la distribution, de la création et de la production francophones à l’ère du numérique (CEMAD), qui se tenait à l’Écoles des hautes études commerciales à Montréal.

1991
Année de l’adoption de la Loi canadienne sur la diffusion

Patrons de médias ou représentants d’organismes culturels ont parlé jeudi d’injustice, de scandale, d’illogisme, estimant que les géants du Web oeuvrant au Canada doivent verser une redevance ou être taxés, par exemple.

Le vice-président des stations parlées de Cogeco, Philippe Lapointe, estime que devant « les empires américains, qui sont des vrais empires, on est vraiment en danger, et les gouvernements peuvent agir. Et pas besoin d’attendre la nouvelle loi, a-t-il dit devant ses homologues de TV5 Québec-Canada, de Radio-Canada, de Québecor et du Devoir. C’est une injustice flagrante que Google ne contribue à rien, que Netflix ne contribue à rien ».

Alors que Gabriel Pelletier, de l’Association des réalisateurs et réalisatrices du Québec, estime qu’une révision de la Loi, datant de 1991, « va nous amener en 2025 » et que « c’est beaucoup trop tard », le directeur du Devoir, Brian Myles, estime qu’« il faut forcer les choses » et faire payer les GAFA — Google, Apple, Facebook et Amazon. M. Myles en a profité pour souligner qu’il attend des instances de l’État « une certaine cohérence », alors qu’ils sont « les premiers à garrocher leurs dollars publicitaires sur Google et Facebook. Après, on nous dit qu’on veut nous aider, et qu’on veut notre bien ».

Pierre Karl Péladeau, patron de Québecor, a ajouté sa voix, estimant que le gouvernement Trudeau « n’a aucun courage politique » et qu’en refusant d’envisager une taxe, il fait preuve d’« électoralisme grossier ».

Changer les règles ou les abolir ?

Si les attentes au sujet de la future Loi sur la diffusion varient selon les acteurs ayant pris la parole au CEMAD, tous ont de multiples idées de refonte et estiment que les règles doivent être changées.

C’est Pierre Karl Péladeau qui s’est montré le plus dur envers le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC), l’organisme chargé de superviser et de réglementer ces domaines au pays. « Le CRTC réfléchit comme si [la mondialisation et la révolution numérique] ne s’étaient pas produits, et ils sont en train de créer un fossé avec la réalité, a dit M. Péladeau. On est en train de scier l’arbre sur lequel le système et les intervenants sont installés », attaquant ensuite la crédibilité des commissaires du Conseil.

Le patron de Québecor, qui a lancé la radio Web Qub il y a quelques mois, croit aussi que le concept des licences est désuet, et a souhaité une forme de déréglementation. « On continue à faire beaucoup pour protéger notre langue et notre culture, mais faites confiance aux entreprises, qui peuvent cerner mieux ce que le public veut. »

Le défi de la découvrabilité a aussi été soulevé par différents panélistes, dont Brian Myles du Devoir, Jean-Robert Bisaillon du LATTICE, et Guillaume Déziel, stratège en culture numérique. « Il y a un problème, c’est que si on demande à Netflix de pousser sur du contenu québécois, il faut des étiquettes en conséquence. On a beau avoir toute l’intelligence artificielle du monde, ça prend un intrant » de qualité, dit Déziel. Ce dernier croit qu’il serait intéressant de rendre le financement conditionnel à un étiquetage adéquat des oeuvres.


Péladeau aurait souhaité ne pas en venir au lockout au « Journal de Montréal »

Dix ans après le déclenchement du lockout au Journal de Montréal, le 24 janvier 2009, Pierre Karl Péladeau croit que si ce quotidien est encore là aujourd’hui et qu’il va bien, c’est parce qu’il a posé les bons gestes lorsqu’il le fallait. Le lockout avait duré 25 mois, touchant 253 travailleurs.

« Aujourd’hui, si Le Journal de Montréal existe, c’est parce qu’on a posé les gestes appropriés à ce moment-là », a affirmé M. Péladeau jeudi après sa participation au CEMAD.

Il a laissé entendre qu’il avait été forcé d’agir ainsi à cause du contexte, à l’époque. « J’aurais souhaité ne pas être obligé de les poser, malheureusement, la responsabilité qui m’échoit, j’ai dû l’assumer. Et je vais continuer à assumer mes responsabilités », a-t-il ajouté.

Les conditions de travail au Journal de Montréal, à l’époque, étaient très avantageuses comparativement aux autres médias, a-t-il affirmé, ajoutant qu’Internet commençait à changer les façons de faire.

« Ce n’était pas un moment très agréable. Mais en même temps, ça a été un épisode… Dix ans plus tard, les journaux… nous sommes rendus où ? Les journaux ferment. Mais Le Journal de Montréal, il n’est pas fermé. Le Journal de Québec, il n’est pas fermé », a soutenu M. Péladeau.