Ces lecteurs qui partagent leur opinion dans les médias

«Le Journal de Montréal» a cessé de publier les lettres de ses lecteurs dans son édition papier.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir «Le Journal de Montréal» a cessé de publier les lettres de ses lecteurs dans son édition papier.

Les changements climatiques, les pipelines, la tuque de Catherine Dorion, la laïcité. Les lecteurs des quotidiens sont rarement à court d’inspiration quand vient le temps d’exprimer leur opinion. Chaque jour, le courrier des lecteurs dans les journaux témoigne de leurs préoccupations. Le Journal de Montréal a toutefois cessé de publier les lettres de ses lecteurs dans son édition papier, estimant que ceux-ci avaient maintenant accès à de nombreuses plateformes pour s’exprimer. À l’ère des réseaux sociaux, le courrier des lecteurs est-il voué à disparaître ?

Henri Marineau fait partie des auteurs les plus prolifiques de lettres ouvertes. « Aussitôt qu’il se passe quelque chose qui m’allume, je me mets à l’ordinateur et j’écris. Ça sort tout seul. J’aime donner mon avis », explique ce professeur de français à la retraite.

Tous les jours, dit-il, il fait parvenir une lettre au Soleil, au Devoir, au Journal de Montréal et au Journal de Québec. Il écrit surtout sur la politique, mais il réagit aussi aux nouvelles touchant les enfants et les aînés.

La décision des médias de Québecor de larguer leur courrier des lecteurs le frustre : « Un journal appartient à ses lecteurs. S’il n’y a pas de lecteurs, il n’y a pas de journal. »

La multiplication

Rédacteur en chef au Journal de Montréal, Dany Doucet explique qu’avec la multiplication des plateformes numériques, une baisse du nombre de lettres reçues a été observée. Sans compter que les mêmes signatures revenaient souvent, ajoute-t-il. Le journal a finalement abandonné la section dans l’édition papier. « Nous sommes un des rares quotidiens qui permettent à leurs lecteurs d’intervenir dans presque tous leurs articles sur Internet », fait remarquer M. Doucet.

Loin d’avoir nui à l’intérêt des lecteurs pour les lettres ouvertes, le passage de La Presse au numérique en 2013 a propulsé la section Débats, soutient François Cardinal, éditorialiste en chef. « Les lettres aux lecteurs n’ont jamais eu autant d’importance. […] La multiplication des tribunes rend celles des médias de masse encore plus importantes, parce qu’elles donnent une valeur ajoutée, une marque de crédibilité encore plus grande », explique-t-il.

Le nombre de lettres a bondi. En 2012, La Presse recevait environ 13 000 lettres de lecteurs par année. En 2018, leur nombre dépassera le seuil des 100 000 lettres, affirme M. Cardinal.

Au Devoir, c’est le directeur lui-même qui reçoit les lettres des lecteurs. Il fait un premier tri et le chef de pupitre détermine lesquelles seront publiées. « C’est une tradition qui remonte à Lise Bissonnette, indique le directeur, Brian Myles. Bernard Descôteaux a poursuivi la tradition. Il disait que c’était une forme de “coquetterie” que se gardait le directeur. »

« Mais elle a un but : ça permet au directeur de rester en contact avec les lecteurs et de saisir l’humeur du temps », ajoute-t-il.

Quand les controverses entourant les spectacles SLAV et Kanata ont éclaté, la réaction des lecteurs a été instantanée. Les lettres ont afflué, preuve de l’intérêt des lecteurs à l’égard de ces enjeux. Les lettres publiées dans les journaux donnent aux lecteurs un sentiment d’appartenance au média, alors que les commentaires écrits en bas d’articles s’apparentent souvent à une conversation entre utilisateurs, estime Brian Myles.

Tant à La Presse qu’au Devoir, les thèmes comme l’environnement, les changements climatiques et la laïcité suscitent de vives réactions chez le lecteur. Mais aucun sujet n’est petit. « On reçoit même des poèmes », confie M. Myles.

À l’instar de Brian Myles et de François Cardinal, Edith Austin, éditorialiste en chef à The Gazette, croit que les lettres des lecteurs n’ont rien perdu de leur pertinence. « Même si c’est plus facile aujourd’hui de faire des commentaires sur Facebook, c’est aussi beaucoup plus facile de nous envoyer un courriel. Autrefois, il fallait prendre le temps d’écrire la lettre, d’aller chercher un timbre et de la mettre à la poste », fait-elle remarquer.

À The Gazette, les lecteurs aiment bien donner leur avis sur la cohabitation entre les automobilistes et les cyclistes, les droits constitutionnels des anglophones ou les commissions scolaires. Mais l’interdiction de la circulation de transit sur la voie Camillien-Houde a aussi soulevé les passions, remarque Edith Austin.

Quelques trucs

Pourquoi écrire dans un journal ? « J’ai beaucoup de plaisir à écrire ces lettres, à les peaufiner, avance Martine Lacroix, une assidue de plusieurs journaux. Quand ma lettre est publiée dans l’édition imprimée du Devoir, ça me fait un petit velours. Si ma lettre est publiée seulement sur Internet, ça ne me cause pas autant de bonheur. »

N’ayant pas d’ordinateur ni de connexion Internet à la maison, elle doit se rendre à la bibliothèque pour faire parvenir sa lettre aux journaux.

Un truc pour se faire publier ? Être créatif, avoir un sujet pertinent et limiter la longueur. « Si mes lettres sont trop longues, je sais que j’ai moins de chances qu’elles soient publiées, dit-elle. Mais je trouve ça dommage qu’il y ait peu de femmes qui écrivent. Pourtant, on a tant de choses à dire, et les femmes se retrouvent beaucoup dans l’actualité ces temps-ci. »

11 commentaires
  • Yvon Pesant - Abonné 22 décembre 2018 06 h 23

    Au pied de la lettre
    Parue dans le journal
    Se trouve, pas trop mal,
    Le commentaire sur Internet

    Comme heureuse source d’information
    Sur humeur et su des compagnons

    Pour le travail épistolaire
    Autres temps, autres mœurs
    Mêmes gens, mêmes cœurs
    Sciences profonde, paroles en l’air

    Se côtoient et s’additionnent
    Et, au bilan, alimentent la donne

  • Claude Banville - Abonné 22 décembre 2018 07 h 44

    Des statistiques SVP

    Intéressant de savoir que Henri Marineau soumet quotidiennement sa prose et que, peut-être, les responsables de la sélection se sentent un peu obligés de le publier. Mais peut-être que certains jours, il est le seul à soumettre une "opinion" ...
    Je trouve dommage que l'aspect statistique soit absent de votre article. Et je ne suis vraisemblablement pas le seul qui aimerait savoir combien de lettres sont soumises en moyenne, si leur nombre varie au fil de l'année, la proportion des soumissions provenant des abonnés, les domaines de l'actualité les plus abordés, les chroniques qui en suscitent davantage, etc.

    Claude Banville

  • Jean-Paul Gagnon - Abonné 22 décembre 2018 08 h 09

    MON CHER MARINEAU

    Croyez-vous vraiment que les lecteurs MCDO et TIMHORTONS du Journal de Montréal lisent les chroniqueurs et le courrier des lecteurs! La seule chose qui les intéresse ce sont les SSS(SPORT SANG ET SEXE). Je suis persuadé que vous avez un immense plaisir à relire vos commentaires publiés dans les journaux.

    Jean-Paul Gagnon

    • Sylvio Le Blanc - Abonné 23 décembre 2018 11 h 44

      Voilà un commentaire très méprisant à l'endroit des lecteurs du «Journal de Montréal».

  • Sophie Gauvin - Inscrite 22 décembre 2018 09 h 27

    Bonjours,
    vous ne trouvez pas que les changements climatiques, les pipelines et le changement culturel dont parle le peuple sont des sujets actuelement existantiels en ce moment? Il faudrait bien que vous nous parlé pas de votre journal mais plutôt des solutions que l'on pourrais trouver enssemble. Il est vraiment temps de s'ouvrir les yeux pis de se sortir de cette problématique, surtout avec l'actualité de Paris en France et d'autres mobilisation pour ca qui on longtemps passé le message.

  • Jérôme Faivre - Inscrit 23 décembre 2018 08 h 17

    À réformer

    La lettre de lecteur n'est qu'une variante ancienne du commentaire en ligne.
    On notera un des archaïsmes du Devoir: les lettres sont vues par le directeur tandis que les commentaires sont traitées, oui, mais avec un retard très important, notamment en fin de semaine ou pendant les vacances, quand le lecteur a plus le temps d'écrire. Un peu comme les musées qui étaient fermés les jours fériés. Et on connait le moment où le modérateur revient de la pause. :-)

    On notera également l'importance faible des commentaires pour le directeur du Devoir, à la limite de la condescendance: «les commentaires écrits en bas d’articles s’apparentent souvent à une conversation entre utilisateurs» . On repère, un peu à l'ancienne également, le choix souverain du Devoir d'ouvrir ou non des articles aux commentaires. Le problème est que ce choix n'est pas plus limpide que celui d'un algorithme Facebook indiquant quoi voir et quoi lire. Ou bien trop limpide, quand Catherine Dorion mobilise toute la rédaction pendant des jours et des jours.

    Il faudrait réouvrir aux commentaires la majorité des articles. Il faudait affecter des ressources pour en faire une grande tribune. Il serait facile de puiser dans ces commentaires pour l' édition papier et laisser tomber le système des lettres.
    Il faudrait également des règles nouvelles sur la forme acceptée et le nombre d'interventions permises par lecteur. Il faudrait laisser tomber Facebook pour l'appréciation des commentaires.

    De mon coté, je me réabonnerai quand la section commentaire aura été revue, avec des moyens et des règles claires. Le soutien pour la Cause ne suffit pas pour multiplier les abonnements. Il y a certainement des ressources à réaffecter de ce coté et ce serait probablement un facteur de rentabilité additionnel, en réservant une section commentaire réformée pour les abonnés. Bref, il faut améliorer le produit et cela contribuerait également plus efficacement au débat démocratique.

    • Claude Poulin - Abonné 23 décembre 2018 12 h 48

      A propos des "conversations entre utilisateurs" (tous les mêmes et ils se reconnaîtront), on a un bel exemple dans la série des commentaires suite à l'article de Catherine Dorion, publié dans cette édition. Certains correspondants trouvent là un lieu d'échange pour débattre entre-eux (souvent sur des bagatelles) sans penser que ça n'intéresse qu'eux! N'est-ce pas là un abus à corriger? Quoiqu'il en soit, il ne faudrait pas que la solution à ce problème entraîne de tels coûts pour Le Devoir que l'on arrive à nous priver de ce service.