Pourquoi les médias font leurs choux gras des nouvelles insolites

Le recueil «Le tout va bien 2018» propose 136 titres insolites mais bien réels et diffusés dans les médias, même les plus grands.
Illustration: Le Tripode Le recueil «Le tout va bien 2018» propose 136 titres insolites mais bien réels et diffusés dans les médias, même les plus grands.

Il y a quelques semaines, une petite anthologie de rien du tout a trouvé son chemin jusqu’à l’îlot culturel du Devoir. Intitulé Le tout va bien 2018, le recueil propose 136 titres insolites mais bien réels et diffusés dans les médias, même les plus grands. Après une monumentale rigolade dans la section — doublée d’une perte de productivité importante —, une espèce de sentiment un peu amer planait. En sommes-nous encore là dans les médias, accros aux faits divers ? Et pourquoi ?

Allez, riez avec nous un peu. La première page du Tout va bien ? « Un magicien devient allergique à son lapin », titrait Sciences et Avenir. Rhôoo ! « En tracteur, il parvient à semer les gendarmes sur 32 kilomètres », propose plus loin Europe 1. Sympa. « Un homme sans bras poignarde un touriste avec ses pieds », dixit France Soir. Euh ? « Ivre, il pénètre dans un logement et discute avec un bébé de 18 mois », selon Ouest-France. Pas vrai !

Le Québec a aussi droit à ses moments de « gloire » dans ce livre très européen : « Une joggeuse qui fait caca à répétition devant la même maison est recherchée par la police », a titré cette année Le Journal de Montréal. Rien du Devoir, toutefois. L’an prochain, peut-être.

Bien sûr, les médias de tout acabit déploient beaucoup d’énergie à publier du matériel sérieux, fouillé, socialement ou politiquement important. Mais il suffit d’un tour sur le fil de presse des grandes agences et sur les sites Web et des médias et sur leurs réseaux sociaux pour voir s’ouvrir un monde de cocasseries.

Pour expliquer cette abondance, « il y a plein de grilles d’analyse qui se recoupent et qui ne s’excluent pas, estime Frédéric Martin, le patron de la maison d’édition parisienne Le Tripode, qui publie le recueil cocasse depuis 2014. Je pense qu’il y a quand même la tentation du clic. On le voit très clairement dans certains médias, qui pourraient remplir à eux seuls Le tout va bien. »

Est-ce à dire que la crise actuelle des médias peut aussi éclairer l’omniprésence des faits divers sur les différentes plateformes, notamment en ligne ? « Ça peut certainement l’expliquer, c’est une tentation quand les affaires vont mal d’aller vers des contenus faciles », croit Colette Brin, la directrice du Centre d’études sur les médias de l’Université Laval.

Du même souffle, Mme Brin précise que le succès des faits divers est connu depuis longtemps et qu’il n’y a peut-être là rien de nouveau sous le soleil. Toutefois, « l’environnement numérique rend les choses un peu plus visibles, plus perceptibles. Et renouvelle un peu les inquiétudes, parce que les choses circulent différemment ».

Le journaliste Patrick White, qui a passé sept ans au HuffPost Québec en plus d’avoir bossé plus d’une décennie chez Reuters, croit que « le règne de l’insolite est loin d’être terminé ». Il estime toutefois que l’approche du clic à tout prix va peut-être s’essouffler, car autour de 80 % des jeunes Canadiens et Américains utilisent un logiciel pour bloquer les publicités en ligne, dit-il.

« Par contre, si tu as du bon contenu autour de cette petite nouvelle insolite, là, tu amènes les gens à consulter tes vidéos, tes longs formats, à revenir sur la page d’accueil à l’occasion. » Le fait divers comme un hameçon, quoi.

Soupape

Frédéric Martin, tout comme Colette Brin, voit aussi dans l’abondance de faits divers une course à l’attention. « Ça dit quelque chose quand même au temps d’Internet, estime l’éditeur. Il y a un tel flux, il y a tellement d’informations que l’art du titre est devenu très important. »

Il y a donc une « surcharge d’information », comme le dit Mme Brin, mais il y a aussi la lourdeur de celle-ci qui peut être difficile à porter.

D’où le fait divers, croit Patrick White. « Il y a toujours un intérêt des gens pour s’aérer l’esprit durant la journée, et on le comprend aujourd’hui avec l’actualité lourde partout, les nouvelles sur Trump au quotidien, les attentats à gauche et à droite, les problèmes économiques… On se rend compte que ce genre de nouvelles insolites a de plus en plus sa place. »

Colette Brin estime que, pour « relâcher la pression », les sujets divertissants ont leur place dans l’univers médiatique, même si « on ne se sent pas toujours grandi quand on les consomme. C’est une question de dosage et d’équilibre ».

Le patron des éditions Le Tripode croit par ailleurs que, si la nouvelle insolite plaît au lecteur, elle s’ancre aussi dans la réalité de celui qui l’écrit.

« Ça dit quelque chose sur le dur métier de journaliste, croit Frédéric Martin. Je me souviens qu’à la première édition, il y avait une journaliste qui avait adoré le livre et qui avait trouvé une formule que je trouvais très juste : que les faits divers, c’était le happy hour du journaliste. Vous faites un métier qui est à la fois très exigeant, très complexe aujourd’hui vu le contexte de la presse, et en traitant le fait divers, il y a quelque chose qui se révèle un peu comme un défouloir. »

Ça dit quelque chose quand même au temps d’Internet. Il y a tellement d’informations que l’art du titre est devenu très important.

Martin voit même dans le fait divers « un sous-genre littéraire », que l’on retrouve dans les journaux dès le début du XXe siècle. « En l’espace de quelques mots, on peut dire l’essentiel de l’humanité et provoquer un sourire. Il y a quelque chose de très poétique, en fait, dans l’art du fait divers, et notamment du titre. […] C’est très marrant parce que c’est à la fois le fait exceptionnel et le fait le plus banal. »

Grands médias et agences

La nouvelle cocasse n’est pas le propre des sites de seconde zone, précise Patrick White, soulignant que le New York Times, le Miami Herald, El País et pas mal tous les grands journaux internationaux s’y collent. « Mais chacun le fait à sa sauce, en fonction du type de lectorat qu’il a. »

Il ajoute que les principaux créateurs de faits insolites sont les agences de presse, comme AFP, Reuters et AP. Une simple recherche sur les fils de presse auxquels Le Devoir est abonné le confirme. Les textes y sont légion. On trouve par exemple : « Un braconnier américain condamné à visionner Bambi », « Deux religieuses tapent dans la caisse de l’école catholique pour jouer à Las Vegas » et même « USA : petit doigt coincé dans l’accoudoir, il poursuit la compagnie aérienne ».

Patrick White se souvient d’avoir fait une dépêche au HuffPost sur un perroquet qui avait attaqué son maître dans sa douche à Trois-Rivières et qui l’avait presque vidé de son sang. « Quand j’ai reçu les coupures de presse quelques semaines après, je pense que ç’avait eu plus d’impact que tout ce que j’ai fait chez Reuters en 11 ans. Et j’ai quand même couvert le référendum, la mort de Lady Di, les Olympiques à Salt Lake City… »

Ce qui peut mettre un frein à la création et à la diffusion des faits divers, croit Colette Brin, c’est peut-être les nouvelles approches des entreprises de presse, qui tendent à se diriger vers un modèle payant ou incluant des dons du public.

« On va peut-être y réfléchir à deux fois avant de s’abonner ou de donner à un média qui nous offre surtout du divertissement léger dont on sait qu’il n’a pas beaucoup de valeur. Alors qu’on aura peut-être davantage le réflexe de contribuer à un média qui fait un effort pour offrir un contenu plus de fond. »

Qu’est-ce qui fait un bon titre ?

Pour qu’une nouvelle insolite trouve son public, il faut un bon titre. Mais il faut aussi et surtout un bon sujet. Qu’est-ce qui fascine les lecteurs ? « Il y a la tendance “ivre”, dit l’éditeur de l’anthologie Le tout va bien 2018, Frédéric Martin. Parce que les hommes se lâchent quand ils ont bu. Il y a la tendance “animaux”, chaque année on a des trucs assez incroyables avec les animaux. Je pense à ce titre où on a découvert que le zoo du Caire, en Égypte, avait peint des ânes pour les faire passer pour des zèbres. Il y a aussi la circulation. Visiblement la voiture rend les gens un peu dingues. Et puis il y a la vie de couple, quand même. Il n’y a rien comme vivre en couple pour faire un effet cocotte-minute. »