Médias critiqués: entre rejet du populisme et examen de conscience

Les élus du parti d’Andrew Scheer ont martelé aux Communes que Justin Trudeau «soudoie les médias».
Photo: Sean Kilpatrick La Presse canadienne Les élus du parti d’Andrew Scheer ont martelé aux Communes que Justin Trudeau «soudoie les médias».

La relation tendue entre le Parti conservateur du Canada et les médias d’information ne date pas de mercredi, jour où le Parti libéral a fait l’annonce d’une aide par crédits d’impôt aux entreprises de presse. Mais les attaques conservatrices à ce sujet se sont révélées dures et répétées dans les dernières heures. Selon des experts, il faut à la fois que les médias ne mettent pas la main « dans le tordeur » conservateur et qu’ils fassent un certain examen de conscience.

Les élus du parti d’Andrew Scheer ont martelé aux Communes que Justin Trudeau « soudoie les médias ». L’Albertaine Michelle Rempel a estimé que les mesures transformeraient « tous les reportages en demandes de subvention », alors que son collègue Peter Kent, ancien reporter, a dit que le journalisme libre et indépendant « sera potentiellement entaché ».

À un an des prochaines élections fédérales, est-ce là le début d’une approche politique à la Trump, toujours prêt à décocher une flèche empoisonnée contre les « fake news » des médias ?

« Je refuse toute forme d’analogie avec les États-Unis. On parle trop ici de cette politique qui est très différente de celle de notre système », lance d’emblée Thierry Giasson, professeur titulaire au Département de science politique de l’Université Laval et chercheur principal du Groupe de recherche en communication politique. « Ça crée une distorsion dans la tête des Québécois. »

Ce que Giasson voit plus largement à travers les propos de plusieurs conservateurs « s’apparente à du populisme assez basique. On s’attaque aux contre-pouvoirs totalement légitimes dans notre démocratie. On attaque les tribunaux aussi. Dans le processus de nomination du juge Nadon, il y a eu des tentatives de déstabilisation du genre ».

Le président de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ), Stéphane Giroux, trouve qu’il est « assez gros, même insultant », que l’on estime les médias redevables au pouvoir après l’annonce des mesures annoncées mercredi.

« L’approche populiste antimédias existe depuis plusieurs années, mais elle s’est intensifiée avec ce qui se passe aux États-Unis en ce moment, ajoute M. Giroux. Ça met les journalistes dans une position difficile. »

Pour Colette Brin, professeure titulaire à l’Université Laval et directrice du Centre d’études sur les médias, l’aura de Donald Trump ne peut que transpirer dans cette situation médiatico-politique. « Tout ce qui est à droite suscite une inquiétude. On est sur une pente savonneuse, croit-elle. Dès que Scheer critique les médias, on dit qu’il va faire comme Trump. Mais je ne pense pas qu’on soit à risque que le Canada bascule dans un populisme » digne du président américain.

Sans approuver les réactions des conservateurs, Mme Brin estime tout de même que, parmi les médias, « il y a un examen de conscience à faire. […] Les reproches que les conservateurs font aux journalistes, c’est d’être plus critiques envers leurs positions, même dans l’opposition. Il y a une réflexion à avoir sur comment on rapporte les débats ».

Elle estime par ailleurs « problématique » la sortie du syndicat canadien Unifor, qui a lancé il y a quelques jours une campagne annonçant qu’il sera « le pire cauchemar » d’Andrew Scheer au cours des prochains mois. Unifor ne représente pas que des journalistes, mais il y aurait quelque 12 000 reporters canadiens affiliés à ce syndicat.

« On comprend que les syndicats s’impliquent en campagne ou en précampagne, mais on parle d’un syndicat qui représente des journalistes qui ont un devoir d’intégrité. Il y a un risque de donner des munitions à ce discours », souligne Colette Brin.

Quoi faire ?

Thierry Giasson le répète, les conservateurs adoptent une approche de discrédit des contre-pouvoirs, que ce soit les médias, la justice ou la science, ce qui est selon lui « vraiment préoccupant ». « Les entendre parler de “nouveau journalisme”, ça me fait peur, c’est orwellien d’utiliser ça en politique au Canada. »

Que doivent donc faire les médias ? « Les conservateurs ont avancé un beau tordeur et ils vont essayer de voir si les médias vont mettre la main dedans, croit Giasson. Il faut éviter d’attaquer de front les conservateurs et ne pas tomber dans le jeu stratégique et tactique. »

Les conservateurs ont avancé un beau tordeur et ils vont essayer de voir si les médias vont mettre la main dedans. Il faut éviter d’attaquer de front les conservateurs et ne pas tomber dans le jeu stratégique et tactique.

C’est là, estime Giasson, le travail des chercheurs en communication, en science politique, des regroupements professionnels, voire des membres de la société civile, « qui vont rappeler les conservateurs à l’ordre et dire qu’on n’est pas en Hongrie ou en Pologne ».

Stéphane Giroux, de la FPJQ, estime pour sa part que « tout ce qu’on peut faire, c’est continuer à rapporter les faits le plus fidèlement possible et relever les faussetés qui sont colportées soit par des groupes d’intérêts, soit par des politiciens ».

Et la population saura bien assez vite ramener les médias à l’ordre, croit la présidente de la Fédération nationale des communications (CSN), Pascale St-Onge.

L’aide aux médias, affirme-t-elle, « ce n’est pas l’argent d’un parti politique. Le geste du gouvernement confirme que l’information est un bien public essentiel au bon fonctionnement de la démocratie. Cela confirme que les médias sont au service de la population, et eux aussi sont imputables de leur travail devant le public, qui ne se gêne pas pour critiquer le travail des journalistes ».