Journalistes pigistes sous pression

Dans l’industrie médiatique, le pigiste est en théorie son propre patron, et les éditeurs de presse sont ses clients.
Photo: Getty Images Dans l’industrie médiatique, le pigiste est en théorie son propre patron, et les éditeurs de presse sont ses clients.

Pour fêter son 30e anniversaire, l’Association des journalistes indépendants du Québec (AJIQ) tient un rare congrès dès vendredi à Québec, s’arrimant dans un geste symbolique à la réunion annuelle de la Fédération professionnelle (FPJQ). Si le thème du rassemblement de l’AJIQ, « Le journalisme indépendant : un métier d’avenir », est rempli d’espoir, il peine toutefois à cacher les conditions plus que jamais difficiles des travailleurs autonomes de l’info.

« Pour être tout à fait honnête, on aurait pu intituler ce congrès-là : “L’hécatombe se poursuit 30 ans plus tard”, mais ce n’est pas très mobilisateur », dit le président de l’AJIQ, Simon Van Vliet.

Ce dernier, qui pratique bien sûr le métier de pigiste, est un peu assis entre deux chaises en parlant de l’état de sa profession. D’une part, les chiffres et le terrain montrent une réalité sombre, mais le président de l’AJIQ est aussi en quête de solutions.

« Si on avait à résumer la réalité du journaliste indépendant en 2018, on pourrait dire que c’est un mélange de liberté professionnelle et de flexibilité d’emploi avec une grande précarité économique et une vulnérabilité sociale », dit Van Vliet.

Dans l’industrie médiatique, le pigiste est en théorie son propre patron, et les éditeurs de presse sont ses clients. Le journaliste est le plus souvent payé un montant fixe ou au feuillet — l’équivalent de 250 mots ou quelque 1500 caractères —, peu importe le temps qu’il a consacré à un article. Les tarifs varient beaucoup, pouvant aller d’aussi peu que 50 $ le feuillet à plus de 175 $ dans de rares cas.

50 à 175
Montant en dollars du tarif gagné par un journaliste pigiste par feuillet soit 1500 caractères ou 250 mots

L’AJIQ compte environ 125 membres, ce qui selon Simon Van Vliet représente quelque chose comme le tiers des journalistes indépendants québécois. On peut beaucoup les lire dans les magazines, mais aussi dans les hebdos et les quotidiens. Au Devoir, par exemple, ils sont nombreux à collaborer à la section culturelle et aux cahiers publicitaires.

Mais oubliez la romance de la liberté — quoiqu’elle soit souvent réelle. Car exception faite d’une poignée de vétérans ou de journalistes vedettes, les revenus ne sont plus au rendez-vous pour les pigistes.

La docteure en sociologie Martine D’Amours, qui est professeure titulaire au Département des relations industrielles à l’Université Laval, s’est penchée sur les conditions des pigistes dans le livre La qualité des emplois des travailleurs précaires (2014). On peut y trouver que le revenu moyen total des pigistes stagne en dollars courants. De 35 000 $ en 1992, il est passé à 33 000 $ en 2002 et à 34 000 $ en 2008.

« Si ça recule en dollars courants, ça recule encore plus en dollars constants, car il faut prendre en compte l’inflation, explique Mme D’Amours. En pratique, les journalistes pigistes se sont appauvris, ça, c’est certain. » Et rien n’indique que la tendance ait changé depuis 2008, selon elle.

Martin Forgues est un journaliste indépendant depuis presque huit ans. Il rédige des articles, fait un peu de rédaction, planche sur des livres et multiplie les projets. Ses semaines comptent entre 50 et 60 heures de travail. « Cette année, pour la première fois, j’ai pu en vivre. Disons que j’en ai assez pour en vivre, mais pas assez pour être obligé de m’enregistrer aux taxes ! » rit-il, évoquant le plateau des 30 000 $.

Forgues constate qu’au fil des années, il a vu plusieurs collègues abandonner le métier. La pigiste Marilyse Hamelin a fait le même constat dans un billet publié jeudi sur le site de la FPJQ, où elle estime que dans la crise actuelle des médias, les pigistes sont « la chair à canon au front ». « Le modèle de journalisme écrit à la pige est brisé, écrit-elle. Il s’agit en fait d’une avenue généralement non viable et il est désormais impératif de faire autre chose à côté. Très bientôt, l’écriture journalistique à la pige sera devenue un loisir plutôt qu’un gagne-pain. En fait, ça a déjà commencé. »

Le président de l’AJIQ est bien conscient de cette réalité, et admet qu’il se pose lui-même des questions. « Là, j’attends un deuxième enfant, ça fait six ans que je travaille à la pige à temps plein, est-ce que je vais continuer comme ça toute ma vie ? Je ne sais pas. Est-ce que je vais continuer à être journaliste ? Je l’espère, c’est une vocation. »

Des solutions collectives

À part le « 1 % » des pigistes, les journalistes ont peu ou pas de pouvoir de négociation devant des patrons qui évoluent dans un milieu très concentré et où le numérique fait de plus en plus la loi. Aux yeux de Martine D’Amours, « les exigences et la qualité diminuent, les frontières sont extrêmement poreuses entre l’information et le divertissement. Et donc, si c’est un produit auquel on n’accorde pas beaucoup d’importance, pourquoi on le paierait bien ? »

La professeure D’Amours croit fermement que l’avenir du journalisme pigiste passe par une action collective. Une approche que Simon Van Vliet veut d’ailleurs explorer, après la récente reconnaissance par Mishmash Média (Voir, L’Actualité) de l’AJIQ comme interlocuteur officiel des pigistes.

L’association, croit Van Vliet, pourrait à terme jouer le rôle d’un syndicat, « un peu à la manière des organisations artistiques comme l’UDA, l’AQTIS ou la SARTEC, qui représentent des gens dans le secteur culturel et qui peuvent établir des cadres généraux de rémunération, de contrats, et même aller jusqu’à offrir des avantages sociaux. »

L’avenir du titre du congrès de l’AJIQ, il est un peu là, croit son président. « On aura toujours besoin de journalistes, mais on a besoin de trouver de nouveaux modèles pour faire en sorte que cette profession-là puisse prospérer. »

Un à-côté controversé

Alors que les revenus de la plupart des journalistes pigistes stagnent ou baissent, plusieurs d’entre eux sacrifient quelques heures de leur travail principal pour faire ce qui est souvent appelé de la « rédaction », c’est-à-dire des contrats de contenu commandité, beaucoup plus lucratifs que du journalisme pur.

« On ne veut pas cautionner ça, c’est discutable sur le plan déontologique, mais il faut parler du fait que ça existe, explique le président de l’AJIQ, Simon Van Vliet. Il y a peut-être moyen d’y remédier, ou d’encadrer la pratique de façon à ce que ce ne soit pas problématique. »

Sophie Marcotte est une réviseure, journaliste et rédactrice vivant à Québec. Elle pratique le journalisme depuis 2006, mais collabore depuis plusieurs mois avec La Flèche, l’agence de marketing de contenu de son conjoint, David Desjardins. « C’est difficile de ne pas toucher à ça quand on est pigiste, si on veut bien vivre, dit-elle. Je ne pense pas que la rédaction c’est le démon, mais je suis consciente que ça soulève des réticences côté éthique. Quoique l’éthique soit aussi parfois élastique dans les médias. »

Pour Martin Forgues, il est possible de faire des contrats du genre sans conflit d’intérêts, « mais il y a des moyens à prendre ». « Là, je fais un mandat pour un organisme en environnement, mais je ne signe pas. Et je pense que dans ce sens-là, l’éthique journalistique n’est pas à jeter aux poubelles, mais elle est à repenser, à retravailler en fonction de la réalité d’aujourd’hui. Tu ne peux pas reprocher à un journaliste indépendant de vouloir gagner sa vie. »