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Le sociologue Dominique Wolton (à gauche) en compagnie du président du Forum Xn, Sylvain Lafrance
Photo: Myriam Baril-Tessier Le sociologue Dominique Wolton (à gauche) en compagnie du président du Forum Xn, Sylvain Lafrance

Le coeur et la tête de l’industrie culturelle numérique oscillent entre la valorisation de la production locale et l’envie brûlante de la faire rayonner à l’international, avec toutes les difficultés que cela peut comporter avec les grands joueurs qui bouleversent les écosystèmes. Ces enjeux ont trouvé écho au Forum Xn, qui rassemble jusqu’à mercredi quelque 200 acteurs québécois et étrangers de cet univers.

Déjà en ouverture du Forum, qui se déroulait à Shawinigan, la ministre de la Culture et des Communications, Nathalie Roy, a expliqué en impromptu de presse que le gouvernement voulait « appuyer les créateurs et faire rayonner la culture québécoise ». Mme Roy, qui en était à une de ses premières sorties publiques, a ajouté que dans le milieu culturel, « on est rendus sur les plateformes, on ne peut plus les éviter. Au contraire, il faut s’en servir, et il faut s’en servir de façon intelligente. Et il faut qu’elles servent à promouvoir notre culture sur la planète ».

Le programme reste vaste et complexe, et cette mondialisation de la culture demande une approche contre-intuitive, selon le vétéran sociologue français Dominique Wolton, qui était invité en ouverture de cette deuxième édition du Forum. Selon l’auteur prolifique, aussi directeur du CNRS, si l’on veut que le partage se fasse en toute démocratie et dans le respect des diversités culturelles, « il faut absolument qu’on ralentisse. » « [Il faut] qu’on accepte qu’au bout des tuyaux les gens ne pensent pas comme nous, qu’ils ont autant de choses à nous dire qu’on pense en avoir à leur dire. Et ce sont des idées qui ne sont pas dans l’air du temps, les GAFA, ce n’est pas ce qu’elles nous racontent, hein ! »

M. Wolton, qui dit connaître le Québec depuis une vingtaine d’années, souligne que si d’une part les gens d’ici sont fiers de leur capacité de résister dans le bassin anglophone, ils ne sont « pas forcément toujours très capables d’être intéressés par l’autre. Je le dis de façon diplomatique, et vous n’êtes pas les seuls. »

Les grandes plateformes

L’éléphant dans la pièce restait la difficulté pour les créateurs québécois de trouver leur place chez les gros joueurs de l’audiovisuel, comme Netflix. Le géant était d’ailleurs représenté par son directeur des politiques publiques au Canada, Stéphane Cardin, un ancien du Fonds des médias du Canada, qui n’a pas souhaité prendre part au débat.

D’une part, « il faut comprendre et nuancer leurs modèles d’affaires. Les solutions ne sont pas les mêmes selon à qui on s’adresse. Netflix ou Google Play, ce n’est pas pareil », a expliqué Jean-Robert Bisaillon, du LATICCE, le Laboratoire de recherche sur la découvrabilité et les transformations des industries culturelles à l’ère du commerce électronique de l’UQAM. Et il y a l’éloignement entre les créateurs québécois et les patrons de ces entités qui ne facilite pas les rapprochements.

Nathalie Guay, de la Coalition pour la diversité culturelle, se demande toutefois ce que l’on exigera collectivement de ces gros joueurs en matière de découvrabilité locale ou régionale. « On passe d’un monde où on était à la télé, où il y avait, oui, du contenu américain, mais où on était confrontés à beaucoup de contenus locaux, aux meilleures positions, alors que dans cet univers-là, tu peux ne pas y être confronté du tout. » Elle insiste sur le fait que la culture n’est pas qu’une marchandise. « Et le modèle non mercantile des plateformes n’est pas encore évident, pour moi. »

Reste que le fait que le Québec est un petit marché amène une dynamique d’exportation presque inévitable, estime Guillaume Aniorté, instigateur du Forum Xn qui est par ailleurs au conseil d’administration de Radio-Canada. « Les marchés s’ouvrent et on est un peu condamnés à avoir cette vision, et si on veut s’émanciper comme entreprise, il faut penser à ces marchés-là. Il n’y a pas de raison qu’on soit juste envahis, on a des choses à communiquer. »

Afrique et mobilité

C’est évidemment vers la francophonie que se tournent beaucoup de créateurs du monde numérique, le bassin de consommateurs étant gigantesque. « On est huit millions au Québec, mais des francophones, sur la Terre, il y en a des centaines de millions, et on peut s’adresser à eux. Et il faut être créatifs pour les rejoindre », a expliqué la ministre Nathalie Roy.

L’Afrique, par exemple, est très friande de jeux vidéo, mais sur téléphone mobile, a expliqué Mohamed Zoghlami, d’Africup. « La première ville francophone au monde n’est pas Paris, mais Kinshasa, avec 83 millions d’habitants », a-t-il illustré, précisant que 70 % de cette population a moins de 25 ans.

Et le secteur du jeu vidéo sur mobile connaît selon M. Zoghlami une croissance de 8 à 10 % par an. « Vous avez aujourd’hui une volonté de certains pays africains de faire de cette industrie créative le pilier de leur culture. »

Notre journaliste était à Shawinigan à l’invitation du Forum Xn.