Une enquête, plusieurs déclinaisons

Anne Panasuk a travaillé en collaboration avec le réalisateur Cédric Chabuel pour produire le bouleversant balado «Histoire d’enquête: chemin de croix».
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Anne Panasuk a travaillé en collaboration avec le réalisateur Cédric Chabuel pour produire le bouleversant balado «Histoire d’enquête: chemin de croix».

À Radio-Canada, la journaliste Anne Panasuk de l’émission Enquête creuse depuis plusieurs années le filon des abus qu’ont subis plusieurs peuples autochtones du Québec. Récemment, elle a fait paraître à la télé son troisième reportage sur le sujet, se penchant cette fois sur les agressions sexuelles commises par des prêtres oblats sur de jeunes enfants dans huit communautés innues et attikameks.

Mais ce n’est pas tout, car avec la collaboration du réalisateur Cédric Chabuel, la journaliste d’expérience Anne Panasuk a aussi mis en ligne simultanément le bouleversant balado Histoire d’enquête : chemin de croix, qui se décline en huit épisodes. Et c’est sans oublier le texte Web que l’on peut trouver sur ce sujet. Une enquête, trois résultats, donc.

À la base, explique Anne Panasuk, toutes les déclinaisons viennent du même processus de collecte de matériel, qui a été légèrement modifié pour aider la création du balado, même si « l’obligation de rendement » était pour la télé, dont les budgets rendaient tout ça possible.

En plus de la réalisatrice d’Enquête Sonia Desmarais, Cédric Chabuel a donc aussi fait le chemin jusque sur la Côte-Nord pour que le son trouve aussi sa place dans les discussions. La journaliste a aussi traîné une petite enregistreuse, pour cerner l’ambiance des lieux — « j’avais des bruits de nuit, des criquets, des chiens qui hurlent ! » — et pour capter quelques confidences dans des lieux moins télévisuels, comme une camionnette.

« Et ce que j’ai aussi fait pour le balado, c’est d’enregistrer mes discussions téléphoniques avec les gens, explique Panasuk. On le fait souvent à Enquête quand on fait des entrevues difficiles avec des gens, on veut garder des preuves pour les services juridiques, pour nos patrons. Mais là, je gardais aussi des discussions normales, parce que c’était du matériel. Beaucoup de choses se sont faites au téléphone, tout a commencé par un appel que j’ai reçu. »

Le « je »

Cette dernière phrase est tout sauf anodine dans la réflexion entourant Chemin de croix, car le balado tourne autour de la journaliste, de sa quête pour trouver la vérité. Une quête qui se révèle troublante et choquante, et qui est pavée de doutes et de portes fermées. C’est là un des grands clivages entre le reportage diffusé à la télévision et la production sonore à emporter.

« Surtout qu’à Enquête, c’est assez froid quelque part, on est dans les faits, dans la démonstration, avoue Anne Panasuk. Alors qu’avec le balado, je peux emmener les auditeurs à me suivre quand je dis, par exemple, que je ne croyais pas ces gens-là qui m’assuraient que leur petite fille était enterrée en dehors du cimetière. Il faut que l’auditeur puisse suivre le cheminement que j’ai fait, les interrogations, les doutes… Et je trouve que ça permet aux gens de mieux comprendre. C’est plus… digeste ? »

Comme il y a plusieurs personnages dans le reportage, il fallait un personnage principal, et c’est Anne. Et donc on ne pouvait pas raconter cette histoire-là sans le “je”.

Cédric Chabuel a donc insisté pour que le balado mette en scène moins de témoignages différents pour « faire davantage confiance à Anne quand elle dit qu’elle a rencontré plusieurs témoins, par exemple. […] Comme il y a plusieurs personnages dans le reportage, il fallait un personnage principal, et c’est Anne. Et donc on ne pouvait pas raconter cette histoire-là sans le “je” ».

Tout de suite, Anne Panasuk réagit physiquement au « je », mot qui semble peser une tonne pour la journaliste qui s’efface depuis 35 ans derrière l’information qu’elle rapporte.

« Ç’a été très difficile, très gênant. Très, très gênant. Est-ce que c’est intéressant, vraiment ? En même temps, je raconte un peu mon passé pour que les gens comprennent d’où je viens, comment je connais les Innus et les Attikameks. »

Le résultat est très efficace, d’autant, dit Panasuk, qu’on découvre surtout « le moi journalistique » et l’anthropologue de formation qui déjà il y a 40 ans visitait les territoires autochtones du Québec.

Et le « je » se transpose aussi dans certaines émotions, dans un travail journalistique incarné, humain, sensible. « J’ai pleuré, on m’entend, et des fois je fais des soupirs […] Je suis une grand-mère, moi, penses-tu que ça ne me fait pas pleurer ces histoires-là ? »

Ailleurs, Panasuk réconforte une Autochtone en larmes avec un geste bienveillant, ou alors elle lance un « je te crois » à un homme qui n’avait jamais raconté sa sombre histoire auparavant. Deux gestes qui ne plaisaient pas au patron d’Enquête, et pour lesquels Anne Panasuk a dû se battre pour les garder dans le reportage télé. Alors qu’ils allaient de soi dans le balado.

Porte d’entrée Web

Et dans tout ça, le texte sur le site Web de Radio-Canada, lui, reste un résumé de cette longue quête qui se lit en une dizaine de minutes. On y sépare l’histoire par ville et par prêtre agresseur, et on peut voir le territoire des méfaits sur une carte. Mais le résultat reste « un morceau » de l’affaire, dit Panasuk.

« L’écrit, c’est pour le moment la seule porte d’entrée vers le balado quand tu es sur un ordinateur », ajoute Chabuel. La série se retrouve toutefois sur l’application de Radio-Canada et sur les différents agrégateurs de balado.

Tout ce travail multiplateforme a fait vivre une année mouvementée à la journaliste. Adieu zone de confort, bonjour la nouveauté. « Je suis très contente du résultat, avoue AnnePanasuk. Et c’est certain que ça va rester, ça me force à réfléchir, ça va changer mes prochains reportages télé. »

Un style qui va bien au balado

Un peu partout dans le monde, les balados qui obtiennent de gros succès sont souvent des enquêtes, des enjeux judiciaires, des histoires de crimes non résolus. Il n’y a qu’à penser au désormais classique Serial et à son petit frère S-Town.

« Quand Radio-Canada s’est mise sérieusement à la production de balados, on s’est vite tourné vers [ce genre] et le lien avec Enquête allait de soi », raconte le réalisateur Cédric Chabuel, qui a aussi travaillé sur le balado Disparue(s), aussi produit par le diffuseur public.

Chabuel estime que le balado est idéal pour raconter une histoire qui se déroule sur plusieurs années. « Et après, le genre true crime peut être une porte d’entrée » vers d’autres types de productions en balado.