Jim Corcoran met fin à son émission de radio à CBC

Jim Corcoran passe le micro à Florence K.
Photo: François Pesant Le Devoir Jim Corcoran passe le micro à Florence K.

Jim Corcoran a passé les 30 dernières années à accomplir une chose aussi improbable que louable : faire jouer et mettre en lumière les chansons et les artistes francophones québécois pour le public anglophone de CBC Radio One. Mardi, le musicien a annoncé que le 2 septembre prochain, il animerait pour la dernière fois son émission de radio À propos. Non sans un pincement au coeur.

Dans cette émission d’une heure, Corcoran, de son ton posé, a eu « le privilège » de ne présenter « que les artistes et que les chansons qui [l]’allumaient », souligne-t-il dans son mot de départ. En plus de mener des entrevues, il a aussi multiplié les traductions de paroles, au grand plaisir de ses auditeurs de partout au pays. Le Devoir a discuté de son départ des ondes avec lui.

Est-ce que votre décision de quitter À propos après toutes ces années a été longuement mûrie ?

Depuis plusieurs mois, je regardais le beau chiffre 30 et je trouvais que ç’avait de l’allure de s’arrêter là. Parce qu’il faut s’arrêter un jour ! En plus, je voulais avoir davantage de temps pour moi. Je veux savoir ce qu’il me reste à vivre comme auteur-compositeur, et pour ce faire il fallait que je cède ma place et que je tire ma révérence de ce beau projet.

À propos est-elle une émission exigeante à préparer ?

Oui, mais c’est de ma faute, parce que je travaillais très fort d’émission en émission. Ça ne me tentait pas d’être un disc jockey. Du tout. C’est pas comme ça que j’aborde quoi que ce soit. Je ne suis pas preneur de la radio nonchalante, où on dit n’importe quoi. Souvent, ça me gêne quand des gens qui ont une certaine notoriété tiennent pour acquis qu’ils n’ont qu’à ouvrir la bouche pour qu’on soit impressionné. C’est pas vrai. Moi, je cherche, je travaille, j’écris, je peaufine, je réduis, je condense. Et je donne.

Vous dites dans votre lettre de départ que vous receviez beaucoup de messages des auditeurs. C’était surtout des Québécois ?

Non, la plupart des courriels venaient de l’extérieur de la province. Beaucoup de la côte ouest et des Maritimes. Et 90 % des correspondances étaient en anglais, donc ce n’était pas des francophones expatriés qui entendaient l’émission. Heureusement que le public qui recevait l’émission n’était pas déjà conscient du répertoire, je me serais senti peut-être… inutile ? Je savais que de semaine en semaine, il y avait des découvertes. Et je m’organisais pour que le public soit fasciné par mes trouvailles.

L’idée était donc de vous sentir utile en ondes ?

Je n’ai pas diffusé beaucoup de métal, par exemple, mais c’était pas exclu. Il n’y avait rien d’exclu. J’étais pas là juste pour plaire et bercer. Vous êtes à l’aise avec les chansons que je vous propose ? Là, vous allez travailler. Je vous offre quelque chose d’un petit peu provocant, dérangeant, qui vous demande un effort. Et le public ne m’en voulait pas. Parce que c’était un échange. Si on revient au mot utile, je m’imposais tout ce va-et-vient entre la simplicité et la provoc.

Comment avez-vous vu évoluer la scène francophone du Québec pendant toutes ces années ? Ça tourne en rond ?

Ma trouille, c’était qu’un jour il n’y ait plus rien de neuf ! Comment je peux continuer à surprendre le public si le milieu ne me surprend pas ? Mais d’année en année, il y avait toujours de nouvelles têtes. L’arrivée de Klô Pelgag ou de Philippe Brach, c’est un courant d’air frais extraordinaire. Quand Leloup est arrivé en 1990, comme un tsunami, c’était fabuleux de pouvoir partager cette délinquance-là avec un public qui se demandait ce qui se passait. Tout change.

Vous avez eu des favoris avec les années ?

J’ai laissé un message aujourd’hui sur le répondeur de Daniel Bélanger, je l’ai remercié d’avoir contribué à la qualité de mon oeuvre ! À la radio, quand ses disques arrivaient, mon émission sonnait tellement bien !

À force de faire le pont entre les anglophones et les francophones, avez-vous l’impression que les rives se rapprochent un peu avec les années ?

C’est-à-dire qu’il y a une jeune génération qui est tellement disponible pour l’autre. On n’est pas étonné de voir Karkwa, Arcade Fire ou Patrick Watson s’amuser ensemble. En comparaison, Ferland et Lightfoot n’avaient pas grand-chose en commun ! Mais cette nouvelle génération, qui écoute la musique du monde, qui a baigné dans Radiohead, c’est autre chose. Son monde a changé. En réalité, il y a des solitudes, peut-être même de plus en plus de solitudes avec l’arrivée des immigrants, mais on aborde cette thématique autrement. Pour la génération de mes parents, le mot solitude avait une tout autre résonance.

Est-ce que la CBC ou Radio-Canada devraient jouer un plus grand rôle dans ce rapprochement, ne serait-ce que musicalement parlant ?

On n’en fera jamais trop. La plupart des Québécois ne connaissent pas plusieurs extraordinaires auteurs-compositeurs anglophones de Terre-Neuve, de Nouvelle-Écosse, d’Etobicoke, de Kamloops, qui ne sont pas diffusés ici et qui ne sont pas connus des francophones. Et à l’inverse aussi, moi, j’étais une vitrine au Canada anglais pour de jeunes musiciens qui n’auraient jamais traversé sans ça. Il faudrait que des personnes s’y mettent pour provoquer des rencontres et assurer une diffusion sympathique.

C’est Florence K qui reprendra votre mandat en septembre à CBC Radio One. Vous lui avez parlé ?

Non, et je ne sais pas quelle forme ça va prendre. J’espère qu’elle va avoir la liberté que j’ai eue. Et puis, je dirais à Florence : fouille. Ne compte pas sur les autres. Découvre toi-même les bijoux. Ne te laisse pas dire ce qui est bon et ce qui doit être diffusé.