Une grille graphique collée à l’ADN du «Devoir»

«Le Devoir» retrouve la journaliste visuelle Lucie Lacava, 25 ans après sa dernière refonte.
Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir «Le Devoir» retrouve la journaliste visuelle Lucie Lacava, 25 ans après sa dernière refonte.

La journaliste visuelle Lucie Lacava avait signé la refonte graphique du Devoir de 1993, ce qui lui a valu des dizaines de prix et une reconnaissance internationale. En faisant appel à nouveau à Mme Lacava pour refaire la signature graphique du journal, la direction misait sur sa connaissance intime du Devoir, sa compréhension fine du profil de ses lecteurs, son audace et l’élégance de sa signature. Entretien sur la philosophie de cette grille graphique avec son auteure. Propos recueillis par la directrice de l’information Marie-Andrée Chouinard.

D’où te vient cette passion pour le journalisme visuel et la conception de maquettes de journaux ?

Après avoir terminé un baccalauréat en arts visuels et une spécialisation en art graphique à l’Université Concordia, j’ai commencé à travailler à The Gazette au début des années 1980. J’étais d’abord en publicité, mais rapidement, ils ont ouvert un poste destiné à faire de l’infographie dans le journal. C’était l’époque où venait d’être lancé le USA Today. Tout le monde parlait de l’audace graphique de ce journal. Un jour, on m’a demandé de faire un projet de refonte du journal du dimanche pour la Gazette. Et puis un autre, et un autre. Quelques années plus tard, j’ai vu que LeDevoir cherchait quelqu’un pour soutenir un projet de refonte de la maquette. Ça m’a intéressée, et c’est comme ça que je suis arrivée au Devoir pour la première fois.

C’était à l’époque où Lise Bissonnette dirigeait Le Devoir. Et là, on te retrouve, plusieurs journaux et maintes refontes plus tard. Quand Brian Myles et Luce Julien t’ont demandé de revenir à tes premières amours, c’était aussi pour arrimer la refonte graphique à un projet de réorganisation de l’information que nous avions en tête depuis un certain moment déjà. Lors des premières réunions avec toi, nous parlions de décliner la matière dans nos deux cahiers en fonction des forces de l’actualité, et non plus selon un ordre préétabli. C’est comme ça que tu as eu l’idée de nommer le deuxième cahier le « 2 », d’ailleurs.

J’ai beaucoup aimé cette idée quand vous me l’avez présentée. Parce qu’elle respectait deux principes très importants pour le lecteur, mais aussi pour la rédaction : le contenu d’abord et avant tout, mais aussi la souplesse. Le lecteur regarde le journal dans son ensemble, et il ne s’arrête peut-être pas comme on le croit à des sections qui sont placées à telle ou telle autre page. D’ailleurs, tous les jours, à la une d’un journal, on varie le menu. On adopte ce principe de placer là ce qui nous semble le plus important, peu importe le secteur.

On ne fait donc qu’appliquer cette logique à l’ensemble du contenu. Un peu plus d’économie et d’international un jour, parce que c’est là où la matière est la plus percutante et que nous avons du contenu distinct à offrir, mais en revanche, le lendemain, ça peut être totalement différent. Qu’est-ce qui t’a guidée dans ta refonte de la maquette, cette fois-ci ?

Quand on pense à refaire une maquette, on doit penser au lecteur d’abord. Qui est le lecteur type du Devoir ? Quelqu’un d’informé, de curieux, qui s’attend à retrouver dans le journal une certaine profondeur, pas du contenu superficiel. Pour moi, le contenu doit donc primer dans la refonte. Le graphisme et la partie design sont à l’arrière-plan. Ils sont là pour soutenir l’information et ne doivent pas causer de bruit visuel. Je voulais aussi que l’on conserve un lien avec la tradition du passé, de la sobriété, une certaine élégance, mais que cette grille ait aussi une certaine vision du futur. Chaque journal a son histoire et son ADN. Une grille graphique doit en tenir compte et même s’en inspirer.

Cette mise en page que tu proposes est plus « épurée », moins dense. On connaît des journaux, le New York Times pour ne pas le nommer, qui font de la densité de la une leur signature. Est-ce que légèreté dans la grille équivaut à légèreté dans le contenu ?

J’ai enseigné le design éditorial à l’université pendant quatre ans, et les jeunes me demandaient souvent : « Pourquoi les journaux sont-ils si denses ? » Les lecteurs, donc, ne veulent plus voir du contenu trop chargé.

Ce qui ne veut pas dire toutefois qu’on ne peut pas leur présenter de longs textes, ou plusieurs textes sur le même sujet. On veut justement miser sur un alliage entre des angles originaux, des textes plus longs, et le résumé des nouvelles essentielles sous forme de brèves.

Il faut créer un rythme dans la lecture du journal entre des textes en effet plus longs et de la matière plus résumée. Tout cela en gardant le sens de la hiérarchie, qui est vraiment primordial.

Quelle place occupe la photo dans cette grille ?

Dans tous les tests de lecture qui existent, on arrive généralement à la même conclusion : les lecteurs entrent toujours dans une page par la photo d’abord, puis par le plus gros titre, puis par le bas de vignette (petit texte décrivant ce qui se trouve sur la photo). La photo est donc essentielle. J’aime avoir moins de photos, mais en avoir de plus percutantes. Une photo forte aura beaucoup plus d’impact que trois photos moyennes dans une page. Et contrairement à ce qu’on pourrait croire, la photo ne doit pas nécessairement dire et reprendre ce qui est dans le texte. Au contraire ! Elle peut apporter un autre point de vue, elle devient un élément d’information additionnel, qui nous fait entrer dans le texte.

Pourquoi est-ce que tu nous as proposé de replacer les suites des textes de la une à l’intérieur des pages et non plus au verso du premier cahier, sachant que cela bouleverserait les habitudes de nos lecteurs ?

C’est justement ça, une affaire d’habitudes. On peut en créer de nouvelles. C’était pratique, j’en conviens, mais ce que nous pourrons accomplir avec les suites placées ailleurs qu’au verso est tellement riche. Le lecteur y gagnera au change. Si par exemple nous démarrons un texte qui mérite exceptionnellement beaucoup d’espace, il n’est pas interdit de penser qu’on le commence à la une pour le poursuivre dans les deux pages centrales. Si le sujet le vaut, pourquoi pas ?

Pourquoi as-tu proposé un design de une différent pour le samedi de celui pour la semaine, avec le logo à la verticale et donc un en-tête beaucoup plus large ?

Parce que le samedi, qui est la journée où le bassin de lecteurs est le plus élevé, le contenu est plus volumineux et plus diversifié. La une devient donc une vitrine pour annoncer certains articles, un dossier spécial, le D magazine. Lorsqu’il est plié, Le Devoir du samedi devient presque comme une « une » de magazine. Déplié, il reprend la forme d’un quotidien. C’est une manière d’évoluer avec le contenu. Une nouvelle maquette, ce n’est pas la fin d’un processus. C’est tout le contraire. C’est le début.

3 commentaires
  • Pierre Samuel - Abonné 9 juin 2018 07 h 41

    Sans devenir autre...

    Lecteur passionné de journaux imprimés (dinosaure, peut-être..?), pourquoi ne pas avoir adopté totalement le format tabloïd de votre magazine culturel D plutôt que ces interminables papyrus des sections Actualités et Perspectives difficilement manipulables ailleurs que sur une table à dîner, de comptoir de restos ou ...d'opération ?
    Avez-vous tenté de lire le " nouveau Devoir " dans le métro sans déranger le voisin ? Entre le téléphone intelligent et cette longueur verticale interminable qui rappelle La Presse d'antan, n'y a-t-il pas ce juste milieu tout en préservant votre crédibilité ?

  • Richard Maltais Desjardins - Abonné 10 juin 2018 08 h 40

    Pourquoi pas le tabloïd, en effet...


    Mais pour moi comme bien d'autres, ce n'est pas un inconvénient. Je ne suis abonné à la version papier que le samedi pour... le cahier tabloïd. Autrement, il est très réussi, le nouveau look du Devoir.

    J'ai encore les deux mêmes réserves. L'une, sur le format numérique, bien pratique sur tablette ou téléphone, mais pas très fonctionnel sur ordinateur, mis à part le menu, à gauche. Pas assez de contenu par écran. L'autre concerne le D. Je crois que les sections auraient dû être encartées séparément dans une feuille de garde, comme l'exemplaire papier d'hier. Heureusement, la section Lire peut être détachée des autres parce qu'elle est au centre.

  • Bernard Hétu - Abonné 10 juin 2018 21 h 03

    Quand le style outrepasse la lisibilité

    Les grandes polices utilisées pour la pagination et les nombres présentés en encadré manquent à mon avis de lisibilité en exagérant la minceur de certains traits, surtout dans le format papier.

    Par exemple, dans « A4 », la patte droite du « A » est très épaisse alors que la patte gauche et la barre horizontale sont excessivement minces, ce qui donne l'impression de voir une barre oblique inverse « \ ». Même chose pour le 4 dont l'épaisseur relative du trait vertical donne l'allure d'un « 1 ». Ajoutez à cela un gris moyen peu contrasté qui ne facilite pas la lecture. Résultat : une police stylisée à l'excès qui semble mal imprimée et qui est davantage devinée que lue. C'est un genre, mais personnellement je préfère lire des caractères bien définis.

    Par ailleurs, on identifie d'un gros 2 le deuxième cahier alors que la pagination de ce cahier conserve (heureusement) la nomenclature alphabétique usuelle. Mieux que ça, on lira les pages B2, B3... du cahier « 2 » qui s'intitule en fait « W » dans l'édition du vendredi. ‎Je cherche la cohérence...

    Merci quand même pour ‎la volonté d'aérer la mise en page.‎