Les Desmarais cèdent «La Presse» à un OBNL

L’éditeur de «La Presse», Guy Crevier, et le président et cochef de la direction de Power Corporation, André Desmarais
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir L’éditeur de «La Presse», Guy Crevier, et le président et cochef de la direction de Power Corporation, André Desmarais

D’abord passé du papier au numérique, le journal La Presse se transformera une deuxième fois, devenant un organisme à but non lucratif (OBNL), entre autres dans le but de pouvoir accéder à du financement public et privé. Cette nouvelle mue se fera grâce à une contribution de 50 millions de la part de Power Corporation, qui par la suite ne sera plus propriétaire de La Presse.

L’annonce a été faite aux employés en matinée par la haute direction du journal. En conférence de presse aux côtés de l’éditeur de la publication, Guy Crevier, le président de La Presse, Pierre-Elliott Levasseur, a assuré qu’il n’y aurait aucune perte d’emplois.

En entrevue au Devoir, le président a nié avoir fait des démarches pour vendre La Presse auprès d’acheteurs potentiels au cours des derniers mois. « Ce qu’on a fait, c’est évaluer tous les modèles possibles. On s’est posé la question s’il y avait des acheteurs qui nous mettaient en meilleure position qu’on l’est aujourd’hui, mais sincèrement, le scénario qu’on a choisi, c’est celui qu’on estime le meilleur. »

Le quotidien deviendra éventuellement une « fiducie d’utilité sociale » (voir encadré).

De l’aide

La direction a expliqué que sa nouvelle structure d’OBNL lui permettrait d’obtenir du financement. « Le gouvernement fédéral n’aidera pas des journaux détenus par des familles riches ou des entreprises riches. La structure qu’on propose aujourd’hui cadre très bien avec ça », a expliqué Pierre-Elliott Levasseur.

Ce dernier croit que cette refonte ouvrira aussi la porte à l’appui « de grands donateurs, de grandes entreprises, des fondations et des citoyens ». Cette façon de faire est inspirée entre autres des approches du Philadelphia Inquirer — chapeauté par une OBNL — et du Guardian, lequel reçoit beaucoup d’argent par année de ses lecteurs.

« Si on faisait une simple règle de trois en regardant la taille et l’importance du Guardian et celles de La Presse ici, je pense qu’un chiffre de 3 millions [en dons] ici, ça ne serait pas un chiffre irréaliste. »

La cote d’amour de La Presse est-elle assez grande pour ses ambitions ? Le président du journal croit que « beaucoup de gens dans la société reconnaissent l’importance et la contribution importante que La Presse fait au débat social […] et [il] espère qu’ils seront prêts à donner pour soutenir un journalisme de qualité ».

Avant toute modification à sa structure, par contre, le gouvernement du Québec devra modifier un projet de loi privé datant de 1967 et qui régit la propriété de La Presse. En point de presse, le premier ministre Couillard a dit s’attendre à ce que la direction du journal contacte les partis d’opposition à ce sujet et que leur collaboration « sera nécessaire », a-t-il souligné.

La future Presse transformée devra d’abord se doter d’un président de conseil d’administration. Il sera nommé « sur une proposition conjointe de la direction de La Presse avec l’actionnaire Power Corporation, d’expliquer Guy Crevier. Ce qui est normal. […] Mais après ça, [le président du conseil] va agir de façon totalement indépendante et le renouvellement des membres va se faire par le conseil, Power n’aura plus aucun lien avec ça. »

Toujours gratuit

Guy Crevier a assuré pour sa part qu’un retour au format papier n’est pas envisagé et que La Presse +, qui attire selon l’entreprise 260 000 lecteurs, restera offerte gratuitement. Depuis sa création il y a cinq ans, la direction assure que l’application tablette restera gratuite pour toujours.

« On n’a pas l’intention de retourner à un modèle payant, a dit M. Crevier, qui a mené pendant plusieurs années le projet de La Presse +. On a fait des études puis, essentiellement, on se retrouvait avec un maximum de 100 000 utilisateurs qui paieraient chacun 5 $ par mois. Donc, 6 millions de dollars. Imaginez l’impact de passer de 260 000 à 100 000 lecteurs, ça serait dévastateur sur notre modèle d’affaires. »

Les pensions et les 50 millions

À terme, donc, Power Corporation ne sera plus propriétaire de La Presse, mais elle continuera d’assumer les dépenses du fonds de pension des retraités actuels et des employés actifs.

La contribution de 50 millions de dollars de Power Corporation permettra à l’entreprise d’exécuter d’une façon ordonnée le plan stratégique « en quatre étapes » de La Presse, a expliqué M. Levasseur. Une de ces étapes serait la création d’une application mobile « qui serait à la hauteur de l’application tablette ».

« Nos chiffres ne sont pas publics, mais les 50 millions, c’est un chiffre réfléchi, a ajouté le président. C’est un montant pour nous qui est suffisant pour assurer la pérennité de La Presse. »

Les syndiqués favorables, mais…

Quelques instants après la conférence de presse patronale, les représentants syndicaux des employés de la rédaction, de l’informatique, des employés de bureau et de Nuglif ont dit « accueillir favorablement le changement annoncé à la structure de La Presse, dans la mesure où cette structure continue d’assurer l’indépendance de l’information et le maintien des emplois », a déclaré Charles Côté.

Les syndiqués espèrent que la future OBNL sera plus transparente avec ses finances, ajoutant qu’à leurs yeux, « toute fiducie d’utilité sociale devrait avoir une pratique de transparence économique et de gestion collaborative, sinon participative. Et par conséquent, les employés veulent avoir une place au conseil d’administration. »

Quant à la ministre de Patrimoine canadien, Mélanie Joly, elle a déclaré en point de presse qu’elle était en communication avec La Presse depuis plusieurs mois. « Il y a une décision qui a été prise par La Presse et on la respecte. Pour nous, on [l’]a dit dans le budget de 2018, on est prêts à explorer de nouveaux modèles pour permettre les dons philanthropiques aux médias. Et donc, on va continuer de travailler avec La Presse et avec les autres médias pour s’assurer de voir comment on peut mettre en oeuvre ces nouveaux modèles là. »

Pour sa part, l’homme d’affaires Graeme Roustan, qui confiait lundi à TVA Nouvelles qu’il était déterminé à acheter La Presse, a déclaré dans un courriel en anglais au Devoir que son but premier en tant qu’actionnaire de Power Corporation était que l’entreprise cède ses actifs secondaires et qu’il se réjouissait de l’annonce de mardi.

« Vouloir convertir [La Presse] en une OBNL plutôt que de la vendre, cela me laisse croire qu’elle perd tellement d’argent que personne ne voudrait l’acheter, et que peut-être il y a un avantage fiscal pour Power d’agir ainsi. »

Une entité peu connue

La Presse sera dotée d’une structure à but non lucratif autorisée à donner des reçus d’impôt, chapeautée d’une fiducie d’utilité sociale. Par opposition à une fiducie d’utilité privée, qui vise une fin spécifique, cette fiducie est créée pour des raisons sociales, comme l’appui à des intérêts culturels, éducatifs, philanthropiques ou scientifiques, peut-on lire dans la documentation. « Toute l’opération me semble brillante de la part de Power Corp. », a dit Yvan Allaire. À l’instar de nombre de spécialistes invités à commenter l’annonce, le président du conseil d’administration de l’IGOPP dit ne pas bien connaître la structure retenue, qui vise selon lui à répondre à l’ouverture manifestée par le gouvernement fédéral d’encourager la mise sur pied de modèles permettant aux médias de recevoir des dons et des contributions philanthropiques. Faut-il craindre pour la gouvernance ? « Il faudra voir la suite des choses, voir la mise en place du conseil d’administration et le processus de nomination des membres du conseil », répond Yvan Allaire. Gérard Bérubé Le Devoir

3 commentaires
  • Gilles Bousquet - Abonné 9 mai 2018 05 h 35

    Maintenant que le Canada semble sauvé

    La Presse, clairement fédéraliste, n'est plus autant utile à la fédéraliste famille Desmarais, maintenant que l'indépendance du Québec semble tellement faible, que le PQ-Lisée la repousse comme une roche dans le soulier et que les 6 mutins du Bloc québécois ne veulent même pas en parler, ce qui a été leur motif pour leurs actions, les insultes publiques, envers leur ex-cheffe, Mme Ouellet, qui voulait faire passer la promotion du Québec un pays avec la défense du Québec à Ottawa et aux autres endroits.

  • Louis Lapointe - Abonné 9 mai 2018 08 h 43

    "La fin d'un cycle"

    C'est le titre de l'article d'Alain Dubuc dans la Presse de ce matin. Non, il n'évoque pas la fin de la Presse qu'on a connue de 1967 à aujourd'hui, mais bien l'indépendance du Québec.

    Maintenant que "le cycle politique amorcé dans les années 60 et porté ensuite par le parti de René Lévesque est maintenant terminé", la famille Desmarais peut passer la main. Il n'y a plus de menace en la demeure.

    Hasard, non, plutôt un titre évocateur.

  • Lina Trudel - Abonnée 9 mai 2018 09 h 25

    Ça sent trop le stratagème pour donner un chèque en blanc à ce projet. Ex: Le fiduciaire de l'OBNL, sera nommé par La Presse et Power Corp et celui-ci choisira les autres membres du CA.
    Quelle indépendance?
    Pourquoi accorder un satut privilégié à La Presse? La crise actuelle des médias écrits doit faire l'objet de réflexions et de débats approfondis de la part des parlementaires afin de trouver des solutions équitables et durables. Car il s'agira d'engager des fonds publics.
    Les partis doivent donc exiger une analyse sérieuse avant d'abroger la loi de 1967.