La «logique infernale» de l’information gratuite selon Edwy Plenel

Le directeur de «Mediapart», Edwy Plenel
Photo: Joël Saget Agence France-Presse Le directeur de «Mediapart», Edwy Plenel

Fêtant cette année ses dix ans d’existence, le journal en ligne indépendant et participatif français Mediapart réussit à tirer son épingle du jeu avec son modèle payant. Il affiche aujourd’hui quelque 150 000 abonnés et un taux de profit de 16 % de son chiffre d’affaires. En cette Journée mondiale de la liberté de presse, Le Devoir s’est entretenu avec son directeur et cofondateur, Edwy Plenel, qui a aussi passé huit ans à la direction de la rédaction du quotidien Le Monde. Il vient de faire paraître un livre intitulé La valeur de l’information.

Dans votre ouvrage, vous revenez beaucoup sur le modèle par abonnements de Mediapart. Vous dites que les médias gratuits qui dépendent de la publicité dévaluent leur matière première.

Derrière les algorithmes de Facebook, derrière la propagation des fausses nouvelles, derrière la priorité donnée aux opinions sur les informations, il y a ce modèle de la « gratuité publicitaire » — le modèle du tout-gratuit et du tout-à-la-publicité — qui ne peut pas être celui de l’information, qui est celui du divertissement. Ce n’est pas un modèle qui convient à l’information comme donnée essentielle au débat démocratique. […] Aujourd’hui, la gratuité publicitaire met la logique marchande au coeur de l’information.

La gratuité n’est quand même pas automatiquement signe de soumission aux annonceurs. Il y a des patrons de presse capables de faire la part des choses, non ?

Il y a évidemment, dans la période de transition actuelle, des médias qui essaient de bien faire leur travail dans le cadre de cette gratuité publicitaire. Ils essaient. Je pense qu’à terme ils iront inévitablement vers des déconvenues. On les invitera à modifier leurs contenus, à les formater et à les organiser autrement, à cause de cette logique qui est une logique sans fin, qui est une logique infernale.

Le site de Mediapart permet quand même d’avoir accès à plusieurs informations, à des vidéos en direct, à des résumés d’articles, sans payer…

Nous ne sommes pas derrière un mur du payant. Il y a toute une audience autour de Mediapart, mais nous disons à cette audience que tout ça n’est possible qu’à cause d’un modèle qui est celui du soutien des abonnés, de la confiance dans un journal. Et cette confiance passe par un acte d’achat, par l’acte de souscription.

Alors, la survie d’une presse libre est entre les mains du public ?

Je crois vraiment que c’est le chemin pour défendre la qualité de l’information, l’indépendance de l’information dans le monde de la révolution numérique. Et la survie passe par le public, cette notion essentielle qui est l’inverse de la foule, de la masse, de l’audience. […] La démocratie, c’est une conversation, c’est la construction de publics, au pluriel. L’une des conséquences de la gratuité publicitaire, c’est d’ailleurs l’uniformisation. Au contraire, dans le pluralisme de l’information, il y a des hiérarchies différentes, des ordres du jour différents, des façons différentes d’aborder l’information.

Estimez-vous que la presse est libre en France ?

Nous avons deux défis. D’abord, de nous libérer de la prise de contrôle des industriels extérieurs. Et d’autre part, il ne faut pas accepter cette soumission révérencieuse au pouvoir étatique.

Donc, en ce moment, il ne faut pas trop égratigner le pouvoir politique, ni la main qui nous nourrit…

Aujourd’hui, dans le paysage des médias français, ce sont des financiers, des banquiers, des industriels du luxe, de la téléphonie, de l’armement qui sont les propriétaires des médias privés. Cela signifie qu’on vous laissera faire votre travail tant que vous ne toucherez pas aux intérêts, aux relations, aux besoins de ses propriétaires. Et le deuxième problème, c’est celui de notre faible culture démocratique, qui s’est traduit par un journalisme très lié à la verticalité du pouvoir présidentiel, qui est également suiviste, conformiste, parce que trop dépendant du pouvoir d’État.

Parlant de dépendance au pouvoir, est-ce que l’aide gouvernementale à la presse, réclamée au Québec et au Canada depuis plusieurs mois, est selon vous une approche dangereuse ?

Je suis favorable aux aides indirectes. Comme, par exemple, le fait que la presse ne soit pas taxée [de la même manière] que d’autres marchandises. Je suis pour des aides qui sont des aides aux lecteurs, de façon à ce que la presse ne soit pas trop chère. Je suis aussi pour des aides à l’innovation, qui permettent d’accompagner la transition, même si nous, à Mediapart, nous n’en avons pas eu besoin. Je suis en revanche opposé, notamment dans les débats français, aux aides publiques directes.

Et est-ce que toutes les entreprises de presse, indépendantes ou faisant partie d’un groupe médiatique, devraient pouvoir demander de l’aide ?

Il n’y a aucune raison de donner de l’argent à des entrepreneurs qui sont profitables par ailleurs et qui achètent des journaux pour avoir de l’influence. Aujourd’hui, en France, les grands médias privés touchent 80 millions d’euros par an d’aide directe. Parmi les bénéficiaires, il y a monsieur Bernard Arnault, du groupe LVMH, propriétaire du premier quotidien populaire, Le Parisien, et du premier quotidien économique, Les Échos. C’est le Français le plus riche du pays et la 4e fortune mondiale. Il n’est pas normal qu’il touche de l’argent venu des impôts.

Malgré votre regard critique sur ce que peut amener le numérique, vous y voyez aussi un peu d’espoir ?

Le numérique permet de retrouver ce qui était l’idéal de la presse à l’origine, c’est-à-dire l’université populaire. […] La révolution technologique que ça représente pourrait être accompagnée d’un sursaut démocratique. Mais pour cela, il faut que nos sociétés créent un écosystème qui va avec lui.


La liberté menacée par le manque d’argent

Après avoir vu ses communications surveillées par la police en 2016, la journaliste de Radio-Canada Marie-Maude Denis est aujourd’hui au coeur d’une joute juridique sur la protection des sources journalistiques. Mais elle estime que c’est la chute des revenus des médias qui menace le plus la liberté de la presse.

« Tu as beau avoir la meilleure Loi sur l’accès à l’information au monde, s’il n’y a plus de journalistes pour faire de l’enquête ou de l’information de qualité, on n’est pas plus avancés », raconte la journaliste de l’émission Enquête.

À l’Écomusée du fier monde, jeudi soir, Marie-Maude Denis coanimera avec Patrick Lagacé une soirée de témoignages se tenant dans le cadre de la Journée mondiale de la liberté de presse.

Elle croit qu’il faudrait davantage éduquer le public aux enjeux des médias. « L’information, c’est comme le prolongement du système d’éducation. C’est avec ça qu’on continue toute sa vie à pouvoir prendre des décisions éclairées en société. »

Il faut convenir, dit-elle, que le Canada n’est pas dans la même situation que l’Afghanistan, par exemple, où 10 journalistes ont été tués plus tôt cette semaine. « Mais en même temps, l’énergie qu’on déploie pour défendre la liberté de presse est à la hauteur de la qualité de la démocratie dans laquelle on veut vivre. Il ne faut jamais lâcher. »

La valeur de l’information. Suivi de Combat pour une presse libre

Edwy Plenel, Don Quichotte, Paris, 256 pages.