«L’écorce et le noyau»: Mehdi et les non-dits

Le documentaire permet aussi d’entendre Mehdi Cayenne raconter ses souvenirs d’enfance.
Photo: Magnéto Le documentaire permet aussi d’entendre Mehdi Cayenne raconter ses souvenirs d’enfance.

Les non-dits peuvent en dire long, même à la radio. Dans un trop rare documentaire audio, à paraître jeudi chez Magnéto, la réalisatrice Marie-Laurence Rancourt le prouve avec L’écorce et le noyau. Pendant une cinquantaine de minutes, la création explore la trame familiale de son amoureux, Mehdi Cayenne, où se confrontent sur fond d’immigration des liens père-fils complexes.

« C’est drôle à dire, mais c’est un documentaire radio qui est bâti sur des silences, dit Marie-Laurence Rancourt. C’est comme si on essayait toujours d’apprendre quelque chose qu’on ne saura jamais. » Le paradoxe est sympathique, mais aussi porteur, et ancré dans le réel. Ce qui touche à la famille comporte très souvent des parts d’ombre, de secrets.

Celui qui se met le plus à nu dans l’exercice de L’écorce et le noyau, c’est Mehdi Cayenne, musicien de métier et issu d’une famille franco-algérienne qui a vécu son lot de difficultés en raison du racisme, en France comme au Québec. C’est d’ailleurs là que devait se trouver le sujet du docu, mais la production a bifurqué doucement au fil du projet.
 


« Ça a dérivé sur la filiation, l’absence, la paternité, la transmission, résume Rancourt. Le racisme, c’était une grande idée, une thématique, mais en même temps, peut-être moins intéressante pour moi que de rentrer dans la cellule familiale et d’essayer de comprendre, de vraiment aborder ça sur un ton intime plus qu’informationnel. »

L’intime, justement, est partout dans la production. Il y a le lien entre Rancourt et Cayenne — de son vrai nom Hamdad —, la cellule familiale, son passé et son présent. La réalisatrice et son sujet se rendent chez la mère de Mehdi, et aussi chez son père, Djilali. Les deux ont passé une dizaine d’années sans se parler, et ils se réapprivoisent doucement, sans que les carapaces s’ouvrent énormément.

Au gré des silences

Même pour l’auditeur, l’approche de la réalisation souligne une proximité physique avec les personnages. « J’avais envie de faire un truc où, comme auditeur, on a l’oreille un peu collée sur la porte d’une maison », explique Marie-Laurence Rancourt. L’écorce et le noyau multiplie les moments où les voix se montrent fragiles, personnelles, hésitantes, chuchotées même.

Et il y a les silences, bien sûr. Parce que le documentaire ne répond pas aux questions en suspens, mais se contente de les offrir aux auditeurs.

« Toutes les familles ont leurs non-dits, leurs périodes de gloire et leurs périodes dans le placard, si on veut, raconte Mehdi au bout du fil, en tournée en Europe. Et puis, c’était effectivement très intéressant d’aller explorer ça sans trop en révéler, finalement. » Et selon lui, les cicatrices de l’exil de sa famille ajoutent une couche de tourments et donc de zones floues, de secrets.

Le silence réel, physique, sonore, est aussi très présent dans le documentaire, la réalisatrice chérissant ses moments qui offrent à la fois une respiration, mais aussi une tension.

J’avais envie de faire un truc où, comme auditeur, on a l’oreille un peu collée sur la porte d’une maison

L’écorce et le noyau permet d’entendre Mehdi lire des lettres de son père et raconter aussi ses souvenirs d’enfance. Les pauses sont fréquentes dans ces moments. Explorer « la place au ressenti qu’offre le silence, on a très peu l’occasion de faire ça dans une entrevue classique, où il faut faire go, go, go et être rigolo, confie Mehdi. C’est vu comme étant anticommercial, le silence. »

Alors que le documentaire est en quelque sorte impudique, même si très respectueux, Mehdi croit que son histoire peut toucher les auditeurs.

« Dans le particulier, il y a un chemin plus direct vers l’universel que dans la prétention de l’universalité comme telle, dit-il. Et je trouve que dans le fait de se livrer comme ça, de manière si vulnérable, il y a un pied de nez à la notion du showbiz, qui met en lumière la vie des gens qui ne sont pas ordinaires. Il y a quelque chose qui est très humain à mettre en avant cette notion d’une vie complète plutôt qu’une vie polie, blanchie, nettoyée. On garde les épines sur la rose, c’est ça qui la rend belle. »

La radio et le cinéma

Le documentaire radio est un véhicule rarement utilisé au Québec, et l’organisme à but non lucratif Magnéto tente d’y remédier depuis sa création en 2016. Toutefois, avec la montée en force des baladodiffusions, la réalisatrice Marie-Laurence Rancourt sent « une résurgence de la création radio ». Elle dit même que plusieurs cinéastes sont tentés de troquer la caméra pour le micro, qui permet plus de flexibilité en imposant toutefois de nouvelles contraintes de création.

« À une époque où on est bombardés d’images, c’est quelque chose de reposant de se concentrer sur le son », ajoute-t-elle.

Paradoxalement, si «L’écorce et le noyau» sera diffusé en format balado sur les plateformes de Magnéto, l’équipe de production veut aussi pousser la création dans les festivals de cinéma. Rancourt estime que plusieurs événements ont maintenant la puce à… l’oreille.