No Billag veut anéantir la redevance télévisuelle en Suisse

Le siège de la chaîne en français de la Radio télévision suisse. La RTS pourrait tomber si les Suisses votent dimanche pour sa disparition.
Photo: Fabrice Coffrini Agence France-Presse Le siège de la chaîne en français de la Radio télévision suisse. La RTS pourrait tomber si les Suisses votent dimanche pour sa disparition.

La Suissesse Louise Morand, 20 ans, répond à son cellulaire et demande aussitôt qu’on la rappelle sur Facetime ou WhatsApp, enfin, une application gratuite, « parce que, sinon, mon père va m’engueuler pour les frais », précise-t-elle. Une fois reconnectée, la jeune femme ajoute qu’elle vit en colocation, sans télé ni radio.

Cela explique aussi un peu, beaucoup, passionnément ceci : Louise Morand milite ferme depuis plusieurs mois pour faire adopter, demain dimanche, par consultation nationale, une proposition qui vise rien de moins que la fin du système de la redevance audiovisuelle dans son pays. L’enjeu : 2,2 milliards $CAN qui disparaîtraient d’un coup.

« Cette idée de la fin des redevances m’a séduite parce que le citoyen n’est pas un enfant qu’il faut prendre par la main en lui disant : voilà, il faut que tu payes pour tels médias », tout en faisant un choix arbitraire, explique-t-elle en proposant un parallèle avec la presse écrite, qui elle n’est pas subventionnée. « Le système de l’audiovisuel suisse date de la période qui a suivi la Deuxième Guerre mondiale, alors qu’aujourd’hui, avec Internet, il n’y a plus besoin de cette main étatique pour contrôler un vieux monopole technique. Si la raison même de la redevance n’existe plus, la redevance elle-même ne devrait plus exister. »

Il ne resterait donc rien de ce grand tout. Nichts, niente, comme on dit dans cette fédération multilingue. Des milliers d’emplois seront aussi menacés si l’idée en odeur libertarienne l’emporte.

Louise Morand préfère parler d’une idée libérale. Elle est d’ailleurs vice-présidente de l’aile genevoise des Jeunes libéraux radicaux. Son parti politique défend « un État efficace au service des citoyens ».

Un mammouth mondial

Les opposants au régime grosseur helvète le décrivent comme « la taxe télé la plus chère du monde ». Le ménage suisse de base paye en ce moment l’équivalent de 600 $ pour soutenir les services multiplateformes publics (télé, radio et Internet).

Par comparaison, la redevance allemande coûte deux fois moins (335 $ par ménage) et la française, trois fois moins (215 $ par ménage). La BBC reçoit une enveloppe qui équivaut à 114 $ par année par citoyen (et non par ménage), CBC/ Radio-Canada, 34 $.

Les fonds helvètes sont collectés par l’entreprise Billag, qui fait la chasse aux contribuables jusqu’à leur domicile. D’où la campagne « No Billag » (en anglais suisse….) de la consultation pour y mettre fin.

À compter de l’an prochain, la redevance par ménage doit se transformer en impôt applicable à tous et à tous les écrans, selon une loi entérinée en juin 2015, là encore par vote populaire, dans cette démocratie directe hyperparticipative. La charge réduirait les contributions à environ 500 $ (soit 365 francs suisses, un par jour) par personne pour le même montant total.

« C’est à la suite de cette loi de 2015 que le mouvement No Billag est né », explique le professeur de communications, médias et journalisme Patrick-Yves Badillo, de l’Université de Genève. « C’est une loi pour tous les écrans. Même un jeune qui a un téléphone doit la payer. Elle a été adoptée à 50,08 %, ce qui a été une énorme surprise. À partir de là, l’optique très libérale du No Billag a commencé à monter en puissance. »

Le mal (ou le bien) est fait

L’initiative populaire (distincte d’un référendum appelé par l’État) veut modifier l’article 93 de la Constitution pour affirmer que, dorénavant, la Confédération « ne subventionne aucune chaîne de radio ou de télévision » et qu’elle ne peut prélever « aucune redevance ». C’est libéral et radical.

Les premiers sondages de la fin de 2017 donnaient gagnant le « Oui à la suppression des redevances radio et télévision » (connu sous l’appellation No Billag, et oui c’est confondant). Les derniers renversent la tendance en faveur du « Non à la suppression » (ou Non à No Billag) à environ 60 %. Les Romands sont plus hostiles (63 %) au projet de suppression que les Alémaniques (57 %), et les femmes le sont plus que les hommes, selon une enquête du groupe Tamedia réalisée à la mi-janvier.


Jean-Bernard Busset croit donc que son option va l’emporter tout en expliquant, comme Mme Morand d’ailleurs, que le vote No Billag a peut-être caché ses véritables intentions dans les sondages. M. Busset habite le canton de Genève et est vice-président du Conseil du Public RTS. Cette instance consultative analyse les émissions diffusées et discute des grilles de programmes du réseau francophone.

« Il est important d’avoir un organisme qui travaille à la cohésion de l’ensemble du pays tout en reflétant sa diversité culturelle et linguistique », dit-il. La diversité des médias est d’ailleurs citée par les sondés comme premier argument pour voter en faveur de la redevance.

Ces partisans (dont les ministres fédéraux, la majorité des partis politiques, les syndicats et les créateurs) mentionnent également la qualité de l’information produite par les services de la SSR au moment où la grande numérisation favorise la production et la diffusion de fake news. Ils ajoutent que les anti-Billag n’ont pas de plan B crédible autre que celui du laisser-faire et du marché. Ils soulignent que des milliers de personnes se retrouveraient au chômage.

Deux conceptions

« Des emplois disparaissent constamment dans les entreprises et personne ne crée de subventions pour sauver des jobs devenus inutiles », réplique la jeune libérale Morand. « Les gens qui travaillent à la télé ou à la radio pourront continuer de travailler dans le secteur si leur travail est de qualité et trouve preneur, ou alors ils vont se reconvertir, comme la grande majorité des gens le font aujourd’hui. Plus personne n’a son emploi garanti comme les employés de la SSR. »

La bataille pour ou contre Billag se joue donc sur fond de deux conceptions de la société : une option plus individualiste, centrée sur le consommateur, qui réclame la liberté de regarder ce qu’il veut et de payer pour cela ; une autre option plus sociale, centrée sur le citoyen, qui veut continuer d’entretenir la machine médiatique publique à fabriquer du consensus.

Est-ce aussi un débat de générations, entre les vieux scotchés 30 heures par semaine à leurs vieux postes télé ou radio et les plus jeunes branchés encore plus longtemps sur leur téléphone dit intelligent pour consulter du contenu souvent gratuit ? Le quotidien Le Temps jugeait cette semaine que le sort de l’audiovisuel du pays allait dépendre du vote de la génération Netflix, qui ne veut tout simplement plus payer pour les contenus qu’elle ne regarde pas.

De son propre aveu, M. Busset craint de ne pas avoir convaincu ses propres enfants adultes de voter pour le maintien de la redevance. Ils regardent peu la télé et louent des films en ligne de temps en temps. « L’initiative a été lancée par des jeunes de la génération Internet, tout à fait, mais elle intéresse un tas de gens qui ne sont pas nécessairement jeunes », commente Mme Morand.

Elle refuse cependant d’engager le débat sur la qualité du contenu. « C’est vraiment le mode de financement qui ne va pas, dit-elle. La qualité n’est peut-être pas au rendez-vous de la programmation, mais ce n’est pas à nous d’en juger. À Genève, on peut payer jusqu’à 500 francs d’assurance maladie par mois. On peut avoir d’autres priorités que de financer la télé et la radio. »

La SSR pourrait donc être sauvée ce week-end sans sortir indemne du débat. « Les traces seront différentes en fonction des résultats, dit le professeur Badillo. Mais la SSR a intérêt à prendre très vite la balle au bond et à intégrer un certain nombre de critiques pour présenter une nouvelle organisation, réduire ses coûts et produire davantage pour les réseaux sociaux. Je peux vous dire que le nouveau directeur de la SSR et celui de la RTS sont très préoccupés par les problèmes générationnels. »

Une étincelle

Une rumeur veut qu’en cas de rejet du No Billag, l’Union démocratique du centre (UDC, conservateur), le parti le plus représenté au conseil national (64 sièges sur 200), lance une initiative pour abaisser la redevance par citoyen à 200 francs (270 $).

« Même si le non l’emporte, la SSR va devoir procéder à des réformes importantes, pense M. Busset. Elle offre des programmes de qualité, mais elle ne s’est pas rendu compte du coût que cela représente pour certains ménages. »

La question de la survie et de la mutation se pose pour bien d’autres services publics du genre à travers le monde. Une combinaison de valeurs sociopolitiques, de mutations technologiques et de pratiques de consommation bouleverse radicalement le service de l’audiovisuel partout.

L’initiative a été lancée par des jeunes de la génération Internet, tout à fait, mais elle intéresse un tas de gens qui ne sont pas nécessairement jeunes

La BBC a vu sa charte et ses enveloppes renouvelées, mais après un resserrement du mandat du diffuseur britannique et de féroces attaques. La loi fondatrice de CBC/Radio-Canada sera revue avant les prochaines élections, promet la ministre du Patrimoine canadien. Selon le magazine Le Point, Emmanuel Macron aurait déclaré en décembre que l’état du service public audiovisuel français était « la honte de la République » en raison de la médiocrité des contenus qu’il propose, ce que le président a nié ensuite.

« Si le résultat est favorable à No Billag, il y aura un impact partout en Europe, résume Patrick-Yves Badillo. Un débat justifié demande si ces télévisions et ces radios ont trop de moyens ou pas, si elles produisent vraiment des émissions intéressantes, notamment pour capter l’attention des jeunes générations. Je pense que ces médias ont certainement besoin de réformes et il faut trouver des moyens de les faire évoluer. »


Une émission de la RTS en débat sur le sujet « No Billag : la fin du service public? »

RTS, mode d’emploi

La fédération suisse possède quatre réseaux régionaux (RTS, SRF, RSI et RTR) diffusant chacun dans une des quatre langues officielles, l’allemand, le romanche, l’italien et le français. Leur mandat établit une mission d’information, de divertissement et d’éducation. La Radio télévision suisse (RTS), le volet francophone de la Société suisse de radiodiffusion (SSR), propose des programmes sur quatre chaînes radio, deux chaînes télé et des plateformes numériques. La programmation couvre large, des sports à la culture, de la musique à l’information. Les studios principaux sont basés à Genève et à Lausanne avec des correspondants « dans les principales capitales internationales ». Le budget annuel de cette antenne francophone dépasse le demi-milliard de dollars. RTS dit employer « près de 2000 collaborateurs ».