Lutter contre les «fake news» en classe

Le programme veut briser le réflexe d’instantanéité chez les jeunes, qui s’informent surtout sur les réseaux sociaux.
Photo: Catherine Legault Le Devoir Le programme veut briser le réflexe d’instantanéité chez les jeunes, qui s’informent surtout sur les réseaux sociaux.

Contre la propagation de fausses nouvelles s’élèvent de plus en plus ceux qui en produisent des vraies, avec comme cible la jeunesse fébrile et très active en ligne. Alors que différents médias à l’international ont lancé des programmes de formation à l’information, comme Le Monde avec son Décodex, un programme québécois similaire vient de voir le jour.

Le projet, chapeauté par la Fédération professionnelle des journalistes du Québec, s’appelle « 30 secondes avant d’y croire » et sert d’intermédiaire entre les professeurs du secondaire et des journalistes volontaires, issus de partout dans la profession. Ceux-ci iront livrer gratuitement une formation d’une heure afin de donner aux étudiants des outils et les faire réfléchir à leur régime médiatique.

Le programme, soutenu par une petite subvention du ministère de l’Éducation, est mené par Line Pagé, chargée de cours en journalisme à l’Université de Montréal et ex-directrice de l’information d’ICI Première. « 30 secondes » est aussi porté par Eve Beaudin et Jeff Yates, deux journalistes versés en vérification des faits.

« On veut inculquer à la nouvelle génération des habitudes qui sont plus responsables vis-à-vis de l’information sur les réseaux sociaux », lance Jeff Yates, dit « l’Inspecteur viral », qui a oeuvré au Métro avant d’aller travailler à Radio-Canada.

Une fausse image sur Instagram, un influenceur qui propage des mensonges, une actualité erronée qui se promène sur Facebook… « On en voit passer de toutes les couleurs tous les jours ! » rigole M. Yates. D’où l’importance, dit-il, d’armer les plus jeunes générations d’outils pour mieux discerner le vrai du faux.

La clé de « 30 secondes avant d’y croire » est dans le nom du projet : « C’est de casser le réflexe d’instantanéité », résume Jeff Yates. Il explique aux élèves du secondaire qu’avant de partager quelque chose, il vaut mieux faire quelques recherches rapides.

C’est que l’émotion est souvent mauvaise conseillère en la matière, dit-il. « Quand quelque chose confirme notre opinion, c’est là qu’on met notre sens critique à off. On a tous ce biais cognitif là, on a tendance à y croire et à ne pas faire attention. »

Le Décodex du Monde

Au journal français Le Monde, il existe depuis environ un an le programme Décodex, qui ressemble au « 30 secondes » québécois. Déjà, depuis 2014, le quotidien déboulonnait des mythes avec son site Les Décodeurs, mais cette démarche s’est révélée insuffisante aux yeux des patrons de la publication. « Il nous fallait absolument une partie pédagogique », explique au Devoir Alexandre Pouchard, responsable adjoint des Décodeurs.

Rapidement, la soif pour des formations aux médias et à l’information s’est révélée abondante, affirme M. Pouchard. « On a eu des centaines et des centaines de demandes d’enseignants, dit-il. Il y a eu des réactions très enthousiastes, et le fait est qu’on a maintenant plus de demandes que de possibilités d’intervenir. Forcément, on prend les demandes arrivées en premier, mais on essaie de couvrir tout le territoire et de ne pas être que dans les grandes villes, mais aussi dans des petites communes. » Là aussi, tout est gratuit pour les différents partis.

Le Monde s’est joint à l’association Entre les lignes avec des journalistes de l’Agence France-Presse. Ce genre d’initiative se retrouve dans plusieurs pays, dit Jeff Yates, mentionnant le travail de la BBC et de PBS. Au Canada, il existe aussi le programme Actufuté de l’organisme Civix, récemment aidé financièrement par Google.

« Il y a beaucoup de journalistes qui font du fact checking dans le monde, mais on réalise que ce n’est pas assez, dit Jeff Yates. Il faut un travail en amont plutôt qu’en réaction. L’article qui vérifie les faits ne sera jamais aussi populaire que celui qui est viral. Quand c’est devenu viral, c’est trop tard, c’est déjà partagé, c’est déjà ancré dans la tête des gens. »

Et il faut partir de la base, a réalisé Alexandre Pouchard. Avec des questions comme « qu’est-ce qu’une information », « qu’est-ce qu’une source », « quelle est la différence entre une information et une opinion ».

Jeff Yates et Eve Beaudin ont offert la semaine dernière la toute première formation de « 30 secondes » dans une école secondaire de Montréal-Nord. Les ados se sont bien amusés, témoigne l’Inspecteur viral. « Il y a quelque chose dans les fausses nouvelles qui est drôle, qui est abracadabrant, et c’est l’fun de rire avec eux et de leur faire comprendre que quand tu tombes dans le panneau, t’as l’air un peu fou ! »

Et l’exercice amène aussi les journalistes à se questionner, dit Alexandre Pouchard. « L’opinion, par exemple, autant dans le journal c’est un espace identifié, c’est clairement mentionné, autant sur le site Internet c’est pas forcément clair. C’est pas mentionné très explicitement, “ceci est une tribune extérieure à la rédaction”. »

Jeff Yates et Alexandre Pouchard estiment tous deux que leur projet d’éducation aux médias et à l’information vient combler certaines lacunes du système d’éducation, qui, lui, commence à ouvrir les yeux devant la problématique.

Et les plus vieux, là-dedans ? Qui n’a pas un parent ou un ami qui publie allègrement sur Facebook des informations, disons… douteuses ? « J’ai commencé ce travail parce que des proches partageaient n’importe quoi, dit Jeff Yates. Et honnêtement, j’ai des amis journalistes qui en partagent, qui se font avoir. Tout le monde est en proie à ça. Là, on donne cette formation pour les jeunes, et ça serait bien qu’ils retournent à la maison et qu’ils en parlent à leurs parents, à leurs grands-parents, qu’ils aient une discussion là-dessus. »

Ne serait-ce que 30 petites secondes.