Quel regard porte Dan Bilefsky, correspondant du «New York Times», sur le Québec?

Le journaliste, diplômé en politique européenne à Oxford, est né dans l'ouest de Montréal, pas très loin du métro Snowdon et de Westmount.
Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir Le journaliste, diplômé en politique européenne à Oxford, est né dans l'ouest de Montréal, pas très loin du métro Snowdon et de Westmount.

Le marché canadien prend une place de plus en plus grande pour le célèbre quotidien américain The New York Times, qui a décidé d’affecter un de ses correspondants à Montréal. C’est le journaliste Dan Bilefsky qui vient d’entrer en poste, un natif de la métropole qui travaille à l’étranger depuis près de 30 ans. Le Devoir l’a rencontré.

La rue Sherbrooke ? Elle est pas mal plus longue que ce dont le journaliste Dan Bilefsky se souvenait, d’où son léger retard. Dur d’être rancunier, car le Montréalais a quitté le pays en 1989 et est revenu en sol québécois il y a à peine 72 heures. Il faut un peu de temps pour se replacer le GPS intérieur.

Bilefsky se pince encore du fait que le New York Times l’ait assigné à la maison, après un parcours impressionnant qui l’a mené à travailler comme correspondant à Prague, Paris, Bruxelles, New York et Londres. Des points d’ancrage qui depuis le milieu des années 1990 ont permis au journaliste de renom d’écrire autant sur les attentats parisiens de novembre ou ceux de Charlie Hebdo que sur le Kosovo, la montée de l’islam, la crise économique grecque, l’évolution de l’Union européenne ou même de grands procès ou l’industrie de la bière.

Depuis 2016, la direction du grand quotidien a mis plus d’accent sur le territoire canadien, explique au Devoir Jodi Rudoren, la directrice éditoriale du New York Times Global. Avec Dan Bilefsky, il y a maintenant quatre reporters qui écrivent sur le Canada, à partir de Toronto, d’Ottawa, de New York et maintenant de Montréal. « Les Canadiens ont répondu à notre couverture plus fort que n’importe qui », dit-elle en évoquant entre autres le travail abattu autour de Donald Trump et Harvey Weinstein. Depuis un an, le journal a vu le nombre d’abonnés canadiens croître de 60 %.

« Pour comprendre le Canada, il faut comprendre le Québec », croit Dan Bilefsky.

 

Un étranger à la maison

Le journaliste, diplômé en politique européenne à Oxford, est né dans l’ouest de Montréal, pas très loin du métro Snowdon et de Westmount. Il est allé dans une école où il a appris le français, l’anglais et l’hébreu. Depuis son départ à 18 ans, appelé par un certain rêve américain, il a conservé des ancrages avec le Québec, a continué de suivre l’actualité d’ici, et a gardé « des potes » en ville.

« J’ai une sensibilité québécoise, je comprends la politique, l’économie, les questions culturelles. Mais j’ai une occasion de redécouvrir mon pays avec les yeux d’un étranger, mais d’un étranger qui vient du Canada. C’est intéressant. » Comme redécouvrir l’ampleur de la rue Sherbrooke, par exemple.

Un exercice d’équilibriste

Son français joliment cassé n’est pas piqué des vers, et c’est d’ailleurs dans la langue de Judith Jasmin que le New York Times a annoncé sa nomination. Et le premier sujet de Bilefsky depuis son arrivée : le fameux « bonjour-hi », qui a fait couler beaucoup d’encre.

« Quand vous avez une minorité linguistique dans un pays, les questions de culture et d’identité sont très importantes au quotidien, analyse-t-il. La culture québécoise va être intéressante pour moi. La bouffe, le cinéma… », dit celui qui a vu presque tous les films de Xavier Dolan — « à Paris, avec des sous-titres français, c’est très drôle ».

Le journaliste ratissera très large dans ses sujets, mais devra à la fois écrire pour les Canadiens et les Montréalais, mais aussi pour les lecteurs américains, ce qui demande parfois le doigté d’un équilibriste dans l’écriture. « Tu peux très vite être envahi par l’esprit local, mais c’est important de garder le contexte mondial. »

La présence au pouvoir de Justin Trudeau n’est pas anodine dans l’affectation de Dan Bilefsky à Montréal. Voilà, dit-il, un exemple de sujet local qui intéresse le monde entier.

« La politique progressiste du Canada est devenue pour le meilleur ou pour le pire un modèle pour le monde. Il y a beaucoup de gens qui s’intéressent à la politique canadienne par rapport à l’immigration, l’éducation, la santé, explique-t-il. Aussi, il est un politicien qui est intéressant, son père était premier ministre, il est télégénique. Il est devenu le contrepoint du président à la Maison-Blanche. »

La force de l’image

Au fil de l’entretien, le reporter évoque l’histoire de ses deux arrière-grands-pères, l’un travailleur dans une usine du Plateau, l’autre vendeur de fruits dans le Vieux-Port de Montréal. On voit presque les images. C’est aussi son approche d’écriture, dit-il.

« Un peu comme le réalisateur d’un documentaire, je suis un journaliste très visuel, j’aime faire des reportages qui sont très cinématographiques, et rentrer en profondeur avec les personnages. Et j’aime aussi écrire d’une manière qui va plaire au lecteur, avec un sens de l’humour, si ça s’y prête. » À ça, on ne peut dire que « Yes, sir » !

Journaliste à vélo cet hiver

Le nouveau correspondant du New York Times à Montréal, Dan Bilefsky, a passé trois ans à Londres sur son vélo, et a bien l’intention de garder cette bonne habitude, même pendant l’hiver québécois. « Journalistiquement, c’est une super façon de découvrir une ville, dit-il. Je suis peut-être un peu fou, et ma mère n’est pas du tout contente ! Mais je suis très sportif, et ça va me permettre de garder la forme si je veux visiter la cabane à sucre Au pied de cochon ! »
7 commentaires
  • Tristan Roy - Abonné 7 décembre 2017 11 h 32

    Attention au biais

    Il n'est jamais facile pour un journaliste d'échapper aux biais inculqués par sa culture et sa communauté culturelle.

    Sans présumer de son professionnalisme ni de son objectivité, M. Bilefsky est un anglophone membre de la communauté juive, deux communautés avec lesquels la relation avec la majorité francophone est notoirement difficile. On n'a qu'à écouter en ce moment les lignes ouvertes sur la polémique du "Bonjour-Hi".

    J'invite donc M. Bilefsky à redoubler de prudence pour s'assurer de l'objectivité et de l'abscence de parti-pris dans ses articles.

    Comme le New-York Times a déjà des correspondants à Vancouver, Toronto et Ottawa qui vont couvrir les sujets locaux et d'intérêt général canadien-anglais, j'encourage M. Bilefsky à se concentrer sur le Québec et sur les sujets de la majorité Québecoise.

    Ce serait désservir les lecteurs américains que de se ranger dans le camp des anglo-Québecois et de la communauté juive pour verser dans le Quebec bashing, une pente très facile à suivre sans s'en appercevoir, au cause du biais culturel et communautaire.

    Tristan Roy
    Abonné du New-York Times

    • Bruno Marcotte - Abonné 7 décembre 2017 19 h 21

      La majorité francophone a une relation notoirement difficile avec la communauté juive? Ha bon... Je ne savais pas. À moins de confondre majorité québécoise avec voisinage outremontais... Je pensais que soit elles se méconnaissaient en ne se rencontrant pas (difficile dans les circonstances d'avoir une relation notoirement difficile), soit elle échangeaient et avaient une certaine complémentarité. Ou devait l'avoir si ce n'est pas le cas mais en tout cas, il y a du bon dans cette communauté indépendante d'esprit et ayant une vision de longe date de Montréal. Par ailleurs, bien d'accord avec vous: j'encourage moi aussi M.Bilefsky à se concentrer sur le Québec et sur les sujets de la majorité Québecoise.

    • Gilles Thériault - Abonné 7 décembre 2017 21 h 12

      Ce commentaire me parait très pertinent. « Pour comprendre le Canada, il faut comprendre le Québec », croit Dan Bilefsky. Bon. Espérons que ce sera ça une fois en selle.

  • José Igartua - Abonné 7 décembre 2017 11 h 52

    Question de géographie

    La zone Snowdon-Westmount n'est pas dans l'Ouest-del-l'île (Dollard-desÔrmeaux, Pointe-Claire, etc.). Distance non seulement physique, mais culturelle aussi: la ville v. la banlieue.

  • Denis-Émile Giasson - Abonné 7 décembre 2017 13 h 15

    Le trottoir de droite...

    Quand tu descends la Main, le trottoir de droite est dans l'Ouest de l'île!

  • Jean-François Laferté - Abonné 7 décembre 2017 13 h 20

    Bienvenue-Welcome...

    Bonjour,

    Je souhaite un bon retour à m.Bilefsky.
    Je lui souhaite de redécouvrir le Québec,le Canada et faire rejaillir les faits de nos deux solitudes.
    J’ai confiance en sa mission et je lui souhaite un bon séjour.
    Jean-François Laferté
    abonné au NY Times et au Devoir
    Terrebonne

  • Pierre Pinsonnault - Abonné 7 décembre 2017 14 h 32

    Espérons que, vu le chaos policier à Montréal, ...

    ... M. Bilefsky ne soit pas parent, quelle qu'en soit la racine (sous terre, hors terre ou dans les airs), avec Jean Charest, Lise Thériault, Robert Lafrenière ou son gendre Martin Prudhomme ou sa fille Dominique Laferrière. (Le Devoir 7 décembre 2017 Le directeur de la SQ aux commandes du SPVM et Commentaire de M. Picard).

    Imaginez si c'était le cas ! On apparaîtrait assurément dans le Livre Guinness des records.