L’intelligence artificielle pour aider les journalistes? L'explication de Yoshua Bengio.

Le professeur et expert en intelligence artificielle Yoshua Bengio
Photo: Graham Hughes La Presse canadienne Le professeur et expert en intelligence artificielle Yoshua Bengio

L’ordinateur, avec ses capacités d’apprendre par lui-même, pourrait permettre de changer le monde du journalisme… sans toutefois faire disparaître les journalistes des salles de nouvelles. C’est du moins l’avis du Montréalais Yoshua Bengio, chef de file mondial de l’apprentissage profond, qui prenait la parole lors de la journée Regards sur l’innovation, organisée par Radio-Canada.

M. Bengio, chef de l’Institut des algorithmes d’apprentissage de Montréal, estime que les ordinateurs d’aujourd’hui « sont très, très stupides », mais que si on leur permet « d’acquérir des connaissances intuitives », ils pourraient se débrouiller dans plusieurs tâches. Cet « apprentissage automatique » pourrait éventuellement aider les médias dans plusieurs de leurs tâches, grandes ou petites, croit M. Bengio.

L’intelligence artificielle pourrait par exemple « aider Radio-Canada à fournir à la société une plateforme plus intéressante, plus forte pour le débat démocratique, croit M. Bengio. Éventuellement, on pourra utiliser l’ordinateur pour identifier et filtrer ce qui est de fausses nouvelles dans tout ce qui est produit ».

La machine, ajoute-t-il, pourrait aider à identifier et trier les possibles trolls, ces internautes corrosifs, sur les plateformes numériques des médias. Il note toutefois que, comme dans beaucoup de domaines qui pourraient être affectés par l’apprentissage automatique, la présence d’un humain serait probablement encore nécessaire. « Mais ça pourrait nous aider à chercher des aiguilles dans une botte de foin », ajoute le professeur.

Libérer des ressources

Ce ne sera donc pas la fin des haricots pour les scribes de ce monde. Pas tout de suite en tout cas. « Je ne crois pas que les emplois des journalistes soient en péril. Il va se passer beaucoup de temps avant qu’un jugement humain ou social puisse être mis entre les mains d’un ordinateur. »

Par contre, certaines tâches, certains types de textes seront plus à risque d’être exécutés par des « robots » journalistes, estime-t-il, comme la météo, les nouvelles financières ou les résultats sportifs.

« Associated Press et Reuters se servent en pratique de robots pour écrire des textes » de ce genre, a expliqué plus tard le rédacteur en chef de Vice Québec, Philippe Gohier. « Si on peut libérer des ressources pour créer du contenu plus intéressant, je ne suis pas contre », a-t-il ajouté.

Catalina Briceño, directrice de la veille stratégique, Fonds des médias du Canada, a pour sa part assuré que « le secteur des médias ne va voir qu’encore plus d’intelligence artificielle. On est dans un contexte d’hyperabondance de contenus, c’est difficile pour l’auditoire de s’y retrouver. Et le meilleur outil de découvrabilité, c’est les algorithmes, l’intelligence artificielle », a-t-elle expliqué, mentionnant par ailleurs que la vérification factuelle pourrait être davantage automatisée dans le futur.

Entamer le dialogue

Le professeur Yoshua Bengio a par ailleurs exposé qu’à force d’apprentissage, l’ordinateur pourra mener un dialogue avec un interlocuteur humain. « Ça va avoir des impacts dans toute la société. On n’est pas rendus dans quelque chose de satisfaisant, mais plusieurs entreprises investissent là-dedans pour avoir quelque chose de moins stupide que [l’application pour iPhone] Siri, par exemple. »

Parmi les médias ayant ouvert la « discussion » robotisée avec ses lecteurs, on compte Le Devoir, qui a lancé son « bot » en juin — il s’appelle Henri. Radio-Canada s’est aussi lancée dans l’aventure du robot conversationnel tout récemment, même si les échanges y restent sommaires.

Ce « bot », qui utilise l’application Facebook Messenger, fait des recommandations de lecture, propose les articles à la une de différentes sections du site et permet en quelque sorte qu’on s’abonne à une infolettre.

« On est au jour 1 de la création de son intelligence, expliquait Xavier K. Richard, coordonnateur à l’innovation numérique à Radio-Canada. L’idée, c’est d’avoir une première version, et pas d’avoir tout de suite [un robot] qui offre des réponses aux questions. Ce qu’on pourrait faire, c’est le renforcer en donnant un score positif ou négatif à ses réponses, selon leur qualité. C’est là où le travail de Yoshua Bengio va aider. Mais c’est encore lointain. »

Entente entre RC et IVADO

Radio-Canada a annoncé vendredi un pacte de cinq ans avec IVADO, l’Institut de valorisation des données associé à l’Université de Montréal, qui permettra entre autres au diffuseur public « d’innover dans la valorisation et l’exploitation des données pertinentes, contribuant ainsi à desservir au mieux nos auditoires sur toutes les plateformes ».

Radio-Canada compte pour sa part participer au développement de programmes de formation de deuxième cycle « liés aux besoins du milieu des affaires ». IVADOréunit plus de 1000 scientifiques, dont Yoshua Bengio, qui contribuent aux projets de recherche en science des données.
3 commentaires
  • Raymond Labelle - Abonné 14 octobre 2017 12 h 57

    L’intelligence artificielle pour aider les journalistes?

    Bien entendu, ceci ne veut pas dire que les journalistes manquent d'intelligence naturelle.

  • Cyril Dionne - Abonné 14 octobre 2017 19 h 10

    « Ben » oui Radio-Canada

    « Deep Learning », une composante de l’intelligence artificielle, est la capacité d’apprendre par une mémoire dite héréditaire et artificielle (expérience). La logique floue est aussi une composante de l’intelligence artificielle qui reproduit bien le schème de la pensée humaine puisque les réponses sont à géométrie variable basées sur l’algèbre boolienne des 0 et des 1. Celle-ci est plus près de la réalité humaine et fonctionne très bien si on la compare aux réseaux de neurones artificiels, n’est-ce pas M. Bengio?

    Bon, ceci étant dit, c’est vrai que les ordinateurs sont très stupides comparés à l’intelligence humaine qui englobe des facultés non seulement cognitives, mais aussi sociales, culturelles et émotives. Mais nous n’en sommes plus là dans le domaine du journalisme et des médias. Presque plus personne n’écoute les bulletins de nouvelles puisque les événements planétaires sont maintenant disponibles instantanément en temps réel pour tous ceux qui sont branchés (médias sociaux). Radio-Pravda, mieux connue sous le nom de Radio-Canada, est appelée à disparaître dans moins d’une génération (10 ans), un milliard et demi de subvention ou pas. Les salles de nouvelles et leurs journalistes seront dépassés (La Presse).

    Pour le meilleur ou pour le pire (Donald Trump), l’intelligence artificielle ne viendra peut-être jamais en journalisme parce que celui-ci aura probablement disparu de notre réalité quotidienne. C’est pourquoi l’éducation demeurera le meilleur gage des citoyens envers des machines intelligentes et des gens mal intentionnés au discours propagandiste, Joseph Goebbels oblige. La connaissance sans la sagesse, pourrait bien être le lot de plusieurs dans les décennies à venir.

  • Nicole D. Sévigny - Abonnée 15 octobre 2017 09 h 12

    Bizarre....

    que des journalistes n'aient pas émis de commentaires sur ce sujet...à tout le moins
    jusqu'à maintenant !
    Serait-ce que les journalistes ne lisent pas Le Devoir?
    Qu'ils n'ont pas d'opinions...?
    Ce serait le temps, pour eux, de sortir de leur Tout d'ivoire...!