L’équipe du magazine français «XXI» prépare «Ebdo», un hebdomadaire différent

Le magazine «XXI» est un trimestriel.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le magazine «XXI» est un trimestriel.

Il y a dix jours, l’éditeur français Rollin Publications, derrière les magazines XXI et 6 mois, a officiellement lancé l’aventure d’Ebdo, un hebdomadaire uniquement papier, payant et sans publicité. L’imprimé nouveau genre — dont le premier numéro est prévu le 12 janvier — veut aller à contresens de la surabondance d’informations en ligne et désire parler à ses lecteurs de façon intelligente, mais simple. Le Devoir s’est entretenu avec Patrick de Saint-Exupéry, vétéran journaliste et codirecteur de la rédaction d’Ebdo.

Le premier constat qu’Ebdo fait dans sa présentation, c’est qu’avec Internet et les téléphones intelligents, l’information est maintenant partout dans nos vies et tout le temps. Est-ce un si grand mal ?

Le savoir est aujourd’hui accessible partout, et la question n’est pas d’accéder au savoir, c’est de le rendre compréhensible. L’information tombe en déluge, et l’effet qui est produit dans le public est presque une surinformation. En revanche, ça manque d’accessibilité et de didactisme. Le papier nous semble être une réponse à ça.

Les journaux et les magazines de nouvelles sont trop obtus ?

C’est une des difficultés des journaux. La connaissance est partout, mais les journalistes oublient par moments de la rendre accessible. Dans cette course au savoir, on laisse parfois le lecteur un petit peu loin.

Alors, de quelle façon le magazine Ebdo se démarquera-t-il dans l’écriture ?

D’un point de vue pratique, ça passe par des choses toutes simples. Pour parler du ministère de l’Intérieur en France, on dit « la Place Beauvau », mais je suis persuadé que 50 % de la population française ne sait pas ce que c’est la Place Beauvau. On a tendance à se parler entre nous par moments.

En même temps, XXI et 6 mois sont des magazines pour initiés…

Bien sûr. Ce sont des publications très particulières. 6 mois est publiée deux fois par an, et XXI est un trimestriel, donc elles sont adaptées à leur rythme de publication. Lorsqu’on rentre dans la logique hebdomadaire, les points de référence sont plutôt les magazines d’information [comme L’Express, Marianne ou Le Nouvel Observateur]. Quand vous regardez les propositions en France, vous constatez qu’elles sont techniquement de grande qualité, mais très pointues. De là l’idée d’envisager de démocratiser, de simplifier l’information, sans rien céder à la complexité.

Et ça se fait uniquement par l’écriture ?

Vous travaillez l’écriture, mais vous travaillez la structure interne du journal, vous travaillez les différents modes d’écriture — de la bande dessinée, de l’image, de la photographie, etc. Et vous travaillez l’objet. Les formats « magazine » sont très classiques, et sont assez intimidants.

Pour Ebdo, vous avez décidé de ne pas intégrer de publicité, pour être « libres de tous les pouvoirs, de toutes les influences ». Sentiez-vous une réelle menace là ?

On n’a pas de discours contre la publicité, simplement, on constate une chose : la publicité nous force à projeter une cible. Donc, si on est un peu dans la caricature, vous avez des journaux qui sont pour les cadres, pour les femmes, pour les étudiants… S’affranchir de la pub, c’est s’affranchir de la logique de cible, c’est la possibilité de réaliser un journal pour tous. C’est l’objectif.

Ce qui peut amener un autre problème : de quoi parle-t-on quand on peut parler de tout ?

Vous avez raison, c’est la position la plus inconfortable, parce que c’est la position de la liberté. C’est plus agréable lorsqu’on sait à qui on aimerait s’adresser. Et en plus, il ne sera pas question de passer en revue la semaine écoulée, ce qui est encore inconfortable, parce que l’actualité facilite les choix éditoriaux. C’est une réflexion que nous avons depuis un certain temps et nous pensons avoir quelques éléments de réponse.

Ebdo veut aussi faire un journal « dont les lecteurs sont les acteurs ». Qu’est-ce que ça veut dire ?

L’idée à la base de tout ça, c’est une difficulté à notre sens du journalisme, qui s’exerce un peu comme un magistère. C’est exagéré, mais c’est souvent comme ça : le journaliste parle du haut de sa chaire à des lecteurs qui lui font confiance et l’écoutent. On sent bien que c’est à sens unique. Et il y a peut-être moyen de nourrir cette relation-là et de l’enrichir en donnant une place au lecteur à l’intérieur, une place particulière, une place spécifique et raisonnée.

On parle de journalisme citoyen ?

Attention, il ne s’agit pas de demander aux lecteurs de collaborer. Ce que vous sous-tendez avec votre question, c’est de préserver la ligne rouge entre le journalisme et la réaction du lecteur. Mais bien sûr, il y a des moyens d’avoir ce garde-fou tout en ayant une participation des lecteurs. Et c’est là-dessus que nous allons travailler.

Vous allez vendre Ebdo moins de 4 euros, vous comptez embaucher une quarantaine de personnes, vous êtes un journal indépendant… Vu d’ici au Devoir, c’est, disons, audacieux ?

On pense que c’est viable, et l’objectif est d’avoir 100 000 abonnés à notre deuxième année. C’est le pari que nous faisons sur la base d’un plan d’affaires qui a beaucoup été travaillé. On dit très clairement aux gens qui se joignent à l’équipe que c’est une aventure. Après, on a peut-être tort, mais tant qu’on n’éprouve pas l’idée, on n’a pas la réponse.