Attentat de Nice: l’édition controversée du «Paris Match» pourra être publiée

L’an dernier, un camion avait foncé sur la foule sur la promenade des Anglais, à Nice, lors des célébrations du 14 juillet. Le chauffeur avait été tué par la police.
Photo: Valery Hache Agence France-Presse L’an dernier, un camion avait foncé sur la foule sur la promenade des Anglais, à Nice, lors des célébrations du 14 juillet. Le chauffeur avait été tué par la police.

Image: Paris Match La Une du numéro litigieux

Après le moratoire, la publication. Un an après l’attentat terroriste de Nice, le 14 juillet dernier, une édition controversée du Paris Match contenant entre autres des images du camion fonçant dans la foule pourra finalement être distribuée, après que le parquet parisien eut demandé son retrait d’urgence.

Paris Match a créé l’émoi en France avec son numéro 3556, qui montre au fil de huit pages des portraits et des entrevues avec des blessés et des familles des victimes, mais aussi et surtout des photos tirées de la vidéo de surveillance de la ville, où l’on peut voir, au bas des pages 54 et 55, le véhicule emboutir la foule.

La publication de l’éditeur Hachette Filipacchi Médias avait choqué déjà mercredi la Fédération nationale des victimes d’attentats et d’accidents collectifs (FENVAC) et l’association Promenade des anges, qui rassemble les proches des victimes de l’attentat de Nice.

Christian Estrosi, le maire de Nice, avait également critiqué la publication d’images « insoutenables et abjectes », « qui ne manquera pas de raviver la douleur des familles ».

Le Tribunal de grande instance de Paris aura penché du côté de Paris Match, une décision qui se comprend, selon le professeur titulaire en droit à l’Université de Montréal Pierre Trudel. « Si les médias ne peuvent plus couvrir ce genre d’événement parce qu’on ne peut plus montrer ces images, ça limite considérablement le droit du public à l’information, croit celui qui est aussi chroniqueur au Devoir. Ce sont des faits, qu’on trouve déplorables, mais ça s’est quand même produit. »

L’avocat Mark Bantey, associé au cabinet Gowling WLG et spécialisé dans le droit des médias, croit aussi que s’affrontent ici le droit du public à l’information et le bon goût. « Est-ce que le Tribunal peut s’immiscer dans des décisions éditoriales comme ça ? Je ne crois pas. »

Un bémol

En soirée jeudi, la direction de Paris Match s’est d’ailleurs félicitée de la décision de la justice. « Au moment où la France entière s’apprête à rendre hommage aux victimes, Paris Match défend le droit des citoyens à être informés et à connaître la vérité, et le droit des victimes que nous avons rencontrées de témoigner pour qu’on ne les oublie pas. »

La justice a toutefois interdit jeudi « toute nouvelle publication » de deux photos publiées par le magazine français, estimant qu’elles « témoignent d’une recherche évidente de sensationnel, dès lors qu’elles révèlent des personnes paniquées, sur le point de se faire écraser ». Une entaille à cette décision serait accompagnée d’une amende de 50 000 euros.

À Libération, Éric Morain, avocat de la FENVAC, s’est dit satisfait : « Paris Match est justement sanctionné. C’est désormais le temps du recueillement et du silence. » Il a ajouté que ce jugement fera « assurément » jurisprudence.

Me Bantey est dubitatif quant à cette clause interdisant de rediffuser les photos. « C’est un peu contradictoire. Le Tribunal a décidé que c’était dans l’intérêt public de diffuser les photos, mais après coup, il dit “ça suffit, vous allez arrêter de les publier”. Ça n’a aucun sens quant à moi. »

La France et la censure

Le professeur Pierre Trudel explique toute cette histoire par le rapport délicat des Français avec la vie privée. Déjà, en 1998, la couverture médiatique de l’assassinat du préfet Claude Érignac avait mené à une décision ayant fait jurisprudence. Paris Match, justement, avait publié une photo de l’homme sur le sol tout de suite après l’attaque.

« Les tribunaux avaient considéré que les médias n’avaient pas tenu compte de l’angoisse que ça pouvait causer aux proches de voir un père ou un mari gisant dans son sang, explique M. Trudel. À la suite de ça, les recours se sont multipliés en France, de la part des proches des victimes. »

Dans l’Hexagone, ajoute-t-il, « la gâchette de la censure est plus facile à déclencher, si on veut ».

Des cas rares au Canada

Selon l’avocat Mark Bantey, au Canada, aucun tribunal n’aurait accordé une telle injonction.

« Il faudrait démontrer une faute civile, ou une offense criminelle dans la publication des photos, et je n’en vois pas », dit-il.

Pierre Trudel ne se souvient que d’un cas, impliquant le Voir, mais l’injonction avait été cassée en appel. « En Amérique du Nord, surtout depuis la constitutionnalisation de la liberté de presse en 1982, ça ne se voit à peu près pas, des ordonnances de cour, pour empêcher la diffusion d’un journal ou d’un magazine. » La notion de dommage irréparable entre ici en compte et, dans la majorité des cas, la Cour va juger que les torts peuvent être réparés par des sommes d’argent.

1 commentaire
  • Marc Therrien - Abonné 13 juillet 2017 17 h 51

    À quand le devoir d'imagination?


    Cet argument du “devoir de mémoire” s’affaiblit à mesure qu’un nouvel acte semblable se reproduit. Il semble finalement que le souvenir de l’histoire n’empêche pas sa répétition. Les personnes souffrant directement de la mort d’un proche résultant d’un tel acte n’ont sûrement pas qu’on les aide à se rappeler de cet anniversaire. De toute façon, quand surviendra le prochain acte du même genre, on saura bien le resituer dans une chronologie historique des autres évènements et retrouver les archives.

    En même temps, je comprends avec Guy de Maupassant, l’attachement qu’on peut porter à la mémoire : « Notre mémoire est un monde plus parfait que l'univers : elle rend la vie à ce qui n'existe plus ! »

    Marc Therrien