Marie-Maude Denis et Patrick Lagacé dénoncent des méthodes d’enquête déshonorantes

La journaliste Marie-Maude Denis a témoigné jeudi devant la commission Chamberland.
Photo: Commission Chamberland La journaliste Marie-Maude Denis a témoigné jeudi devant la commission Chamberland.

Les méthodes de surveillance intrusives et les moyens considérables déployés par les policiers pour traquer les sources journalistiques ont choqué les journalistes Marie-Maude Denis et Patrick Lagacé, qui ont témoigné jeudi devant la commission Chamberland.

Marie-Maude Denis juge que la surveillance dont elle a fait l’objet pendant cinq ans par la Sûreté du Québec a été « extrêmement intrusive ». Lors de son témoignage, la journaliste d’ICI Radio-Canada s’en est prise à l’enquêteur qui, pour obtenir l’autorisation d’épier ses communications, a prétendu qu’elle avait eu une liaison avec l’ancien chef de l’escouade Marteau Denis Morin.

« Il n’y a pas le début du commencement d’une once de vérité dans cette allégation, a lancé Marie-Maude Denis. Je trouve ça vraiment déshonorant pour tous les policiers et les policières qui ont le souci de la vérité que des calomnies pareilles se trouvent dans des documents judiciaires. »

Comme citoyen, j’ai été effrayé par ce que j’ai vu [...] Je suis sorti de cette saga-là avec une confiance ébranlée envers la police.

 

« Mais je ne suis pas super-surprise, a-t-elle poursuivi. De tout temps, [lorsque] des femmes réussissent en journalisme, il y a eu des rumeurs et des allusions d’histoires de chambre à coucher. On n’est pas surpris de ça. Mais que ça se retrouve consigné dans un document judiciaire entériné par un juge de paix, je suis renversée, je suis choquée. »

La chasse aux sources dans laquelle s’est lancée la SQ et le recours à de tels « ragots à café » risquent d’avoir pour effet d’inciter des sources, et des policiers en particulier, à ne plus vouloir se confier à un journaliste, et encore moins à une journaliste. Ces sources sont pourtant indispensables pour réaliser des enquêtes de qualité, a-t-elle souligné.

Le journaliste de La Presse Patrick Lagacé a lui aussi dénoncé les moyens qu’il juge démesurés utilisés par les policiers pour débusquer les sources journalistiques. Il a rappelé avoir fait l’objet de 24 mandats d’autorisation judiciaire dans le but de le placer sous surveillance. Il a d’ailleurs relaté qu’un policier s’était indigné des moyens déployés pour épier le journaliste alors qu’il avait lui-même de la difficulté à obtenir les ressources requises pour préparer des mandats afin de traquer des criminels violents.

Inquiétudes

Le journaliste Patrick Lagacé

Patrick Lagacé s’est dit « effrayé » des « demi-vérités » contenues dans les déclarations sous serment soumises aux juges de paix pour obtenir l’autorisation de surveiller les communications des journalistes. Selon lui, il est anormal que le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) ait pu obtenir un taux de succès de 98,6 % auprès de ces juges de paix lorsque les policiers demandent des autorisations judiciaires. « Ou le SPVM est parfait, ou les juges de paix sont dans une situation où il y a une telle asymétrie de l’information qu’ils autorisent n’importe quoi. Ça, ce n’est pas inquiétant pour les journalistes, c’est inquiétant pour tout le monde qui est susceptible d’apparaître sur le radar de la police, a-t-il dit. Comme citoyen, j’ai été effrayé par ce que j’ai vu. […] Je suis sorti de cette saga-là avec une confiance ébranlée envers la police. »

Il a d’ailleurs noté qu’aucune des quatre enquêtes pilotées par l’enquêteur Normand Borduas n’a donné de résultats et qu’on ne saura probablement jamais combien ont coûté ces opérations de surveillance.

Paranoïa à l’Hôtel de Ville

La commission est revenue sur l’enquête du SPVM visant à déterminer qui avait refilé à Patrick Lagacé le constat d’infraction reçu par Denis Coderre en 2012. Le maire avait alors appelé le chef de police Marc Parent pour se plaindre des fuites dans les médias.

Patrick Lagacé a parlé de la « politisation de l’information » et du « climat de paranoïa » qui sévit à l’Hôtel de Ville depuis que l’administration Coderre est au pouvoir. « Il faut que le mur entre le politique et la police soit beaucoup plus élevé. Ce n’est pas normal qu’un maire dise “Mon chef de police”. Ce n’est pas “son” chef de police. Et ce n’est pas normal qu’un gouvernement puisse congédier un directeur de la SQ sans motif. »

Patrick Lagacé a formulé d’autres suggestions pour mieux protéger les sources journalistiques. Il a notamment proposé que les mandats judiciaires déposés par les policiers soient examinés par un juge de la Cour supérieure quand un journaliste est en cause et qu’un « ami de la cour » puisse être présent lors de l’audition de ces demandes.

Les travaux de la commission Chamberland se poursuivront lundi avec, notamment, le témoignage de l’ancien ministre de la Sécurité publique Stéphane Bergeron.

4 commentaires
  • Linda Dauphinais - Inscrit 15 juin 2017 17 h 34

    Nelly Bly serait fiêre de vous deux...

    La première journaliste d'investigation... à faire frémir... une chercheuse de vérité... il en faut de ces journalistes... et puis, n'oubliez pas, nous sommes en démocratie... donc le droit à la vérité est un must!

    http://www.ledevoir.com/culture/livres/488093/nell

  • Sylvain Bolduc - Inscrit 16 juin 2017 08 h 36

    Le parfum....

    N'oublions pas que dans tout ça, il flotte immanquablement une odeur de corruption libérale derrière.

    Malheureusement je trouve qu'on ne parle pas assez du vrai "pourquoi" ces écoutes ont eu lieu....

    • Linda Dauphinais - Inscrit 16 juin 2017 10 h 59

      En effet, M. Bolduc... tellement de pourquoi sans réponse... encore une fois... la même comptine... Ainsi fon fon fon, les petites marionnettes, ainsi fon fon fon, 3 petits tours et puis s'en vont...

  • Louise Nepveu - Abonnée 16 juin 2017 14 h 21

    Les juges de paix

    Patrick Lagacé a parfaitement raison de dire que tous les citoyens sont menacés, pas seulement les journalistes. Le traficotage de la vérité exercé par nos policiers révèle une éthique floue, pour ne pas dire carrément pervertie. Mais le pire, c'est que des juges de paix font preuve de laxisme et d'insouciance alors qu'il s'agit de protéger le droit inaliénable à la vie privée. Leur crédulité semble sans bornes! Une réflexion et une remise en question du processus juridique s'imposent dans les délais les plus brefs.