L’ombudsman, ce mal-aimé

Devant la prolifération des fausses nouvelles, la course au scoop qui mène parfois à certains dérapages et les cas de plagiat, la méfiance du public envers les médias ne cesse de grandir.
Photo: Getty Images Devant la prolifération des fausses nouvelles, la course au scoop qui mène parfois à certains dérapages et les cas de plagiat, la méfiance du public envers les médias ne cesse de grandir.

Le 2 juin, deux jours après que le New York Times eut annoncé l’abolition du poste d’ombudsman et la création d’un « Reader Center », Esther Enkin, ombudsman de CBC et présidente de l’Organization of New Ombudsmen (ONO), a fait connaître par écrit que l’ONO déplorait cette décision.

« Soumettre tous les articles aux commentaires et créer un “Reader Center” ne fourniront pas exactement la même profondeur ni la même transparence. Les médias sociaux ne sont pas l’endroit idéal pour les analyses sérieuses et approfondies. À cette époque où il semble y avoir une perte de confiance du public envers les médias d’information, ce n’est pas logique d’abolir la position pouvant réellement contribuer à reconstruire cette confiance », a-t-elle expliqué.

À l’instar de Marty Baron du Washington Post en 2013, Arthur Sulzberger a invoqué des contraintes budgétaires et avancé que les usagers des médias sociaux agiraient comme les « chiens de garde » de la publication.

« Les deux raisons me semblent réalistes. L’existence des médias sociaux donne un beau prétexte pour éliminer les postes d’ombudsman dans les entreprises où on a de la difficulté à arriver. Cela dit, Patrick Pexton, du Washington Post, dans son plaidoyer pour sauver son job d’ombudsman, s’est aussi servi du terrain de l’économie, en disant qu’il était un employé rentable puisqu’il gérait des plaintes pour éviter les désabonnements », fait remarquer Marc-François Bernier, auteur et professeur à l’Université d’Ottawa.

Confusion des genres

Ayant exercé le journalisme durant 40 ans et occupé la fonction d’ombudsman de Radio-Canada de 2011 à 2016, Pierre Tourangeau ne mâche pas ses mots pour exprimer son désaccord avec MM. Sulzberger et Baron : « C’est un argument absolument ridicule et de mauvaise foi ! Le rôle de l’ombudsman n’est pas de critiquer les médias en général et celui dans lequel il travaille, c’est de surveiller, au nom du public, le respect des normes déontologiques et des règles de pratique. L’ombudsman répond aux plaintes du public, qui se plaint parfois à juste titre et parfois à tort ; il doit donc faire le partage entre les deux. »

Thomas Kent, ancien standards editor (rédacteur en chef responsable de la déontologie) de l’Associated Press et professeur à l’Université Columbia, abonde dans ce sens : « Chaque publication devrait avoir son ombudsman ou son “standards editor”, ou même les deux, parce qu’on ne peut pas dépendre des réseaux sociaux et espérer que toutes les questions dignes d’être soulevées le seront et que les personnes responsables dans la rédaction vont nécessairement les voir. »

Une fonction en mutation ?

Devant la prolifération des fausses nouvelles, la course au scoop qui mène parfois à certains dérapages et les cas de plagiat, la méfiance du public envers les médias ne cesse de grandir.

« Ce qui manque depuis longtemps, ce sont des médias qui expliquent et défendent leur travail. Qui défend le rôle des médias ? Quand on enlève la FPJQ [Fédération professionnelle des journalistes du Québec], la liste est très courte. De plus, plusieurs universitaires ont fait des thèses où ils attaquaient les médias », soulève Claude Robillard, auteur et secrétaire général de la FPJQ de 1989 à 2014.

S’il reconnaît que l’ombudsman peut mieux faire connaître les médias au public, Claude Robillard rappelle qu’en 2001, lors d’un congrès de la FPJQ, feu Claude-Jean Bertrand, docteur d’État et professeur émérite à l’Institut français de presse, avait présenté une soixantaine de M.A.R.S. — moyens (non gouvernementaux) d’assurer la responsabilité sociale des médias. Le poste d’ombudsman n’était qu’un moyen parmi tant d’autres.

« Mon point n’est pas de dire qu’on n’a pas besoin d’ombudsman, je trouve que c’est un bon moyen pour pondérer la critique des gens, mais il reste quand même qu’il faut ajouter bien d’autres moyens pour établir un lien avec le public, y compris des moyens d’éducation du public », croit M. Robillard.

« Il y a plusieurs façons de faire ce travail, reconnaît Thomas Kent. Il faut que chaque rédaction y pense sérieusement. L’élément le plus essentiel, c’est qu’il y ait quelqu’un qui soit respecté par les journalistes et par l’éditeur, qui va être écouté et qui a le droit de poser des questions à tout le monde et de vraiment faire des investigations. »

« C’est une fonction qui va changer, mais je pense qu’on a besoin d’éducation aux médias dans notre société et que les ombudsmans peuvent servir à cela. Malheureusement, la recherche nous montre qu’ils sont souvent des outils de relations publiques », note Marc-François Bernier.

Statut impopulaire

Si les journalistes n’ont pas toujours la cote dans le coeur du public, l’ombudsman ne gagnerait certainement pas un prix de popularité dans une salle de rédaction, où l’on peut rectifier le tir dès que les utilisateurs des réseaux sociaux font remarquer une erreur.

« Depuis 20 ans, le nombre d’ombudsmans a décru de 35 % en Amérique du Nord. Ce n’est pas surprenant puisque les journaux en ont fait à peu près autant. En Europe, c’est à peu près stable. Dans les pays en développement, en train d’installer des démocraties nouvelles, on observe qu’il y a de plus en plus d’ombudsmans, ce qui est une belle démonstration du fait de leur utilité », constate Pierre Tourangeau.

« Je n’ai pas les chiffres précis, mais j’estime qu’il y a environ 140 ombudsmans ou médiateurs, rapporte Esther Enkin. Selon une recherche menée par un confrère argentin en 2015, on en comptait 33 en Amérique centrale et en Amérique du Sud, et environ 50 en Europe. En Amérique du Nord, le nombre diminue. Au Canada, il y a les deux ombudsmans de CBC et de Radio-Canada et ceux du Star, du Globe and Mail et du groupe de presse de l’empire Irving. Aux États-Unis, je pense qu’on peut les compter sur une main. »

« Est-ce que les réseaux sociaux peuvent se substituer aux ombudsmans ? Je pense que ce pourrait être un prolongement. Les médias ont intérêt à tenir eux-mêmes un discours critique et éclairé à leur endroit. Malheureusement, on ne voit pas beaucoup ça, encore moins au Québec », conclut Marc-François Bernier.