«S-Town»: portrait de groupe avec suicidé

«S-Town» désigne la ville de Woodstock, Alabama, où le journaliste new-yorkais Brian Reed enquêtera, à la demande de l'horloger John B. McLemore.
Illustration: Tiffet «S-Town» désigne la ville de Woodstock, Alabama, où le journaliste new-yorkais Brian Reed enquêtera, à la demande de l'horloger John B. McLemore.

Un avertissement en commençant : il y aura beaucoup de divulgâchage dans cet article sur le blockbuster radiophonique S-Town. Beaucoup.

Alors, si vous avez l’intention de l’écouter, si vous accordez une certaine importance aux punchs narratifs dans les productions culturelles, rabattez-vous donc sur la page éditoriale. Continuons pour les autres.

La production s’intitule donc S-Town. S pour « shit » et shit pour « merde ». On aurait presque le goût de pasticher le titre de ce célèbre journal tenu par un Britannique racontant son année à Paris : A Year in the Merde…

La ville merdique en question n’a rien à voir avec la capitale peuplée de snobs chiants. S-Town, c’est Woodstock, Alabama. Environ 1500 habitants, que des sudistes 100 % coton. La série commence quand l’un d’entre eux, l’horloger John B. McLemore, contacte le journaliste new-yorkais Brian Reed de l’émission This American Life. Il lui demande de venir enquêter sur un meurtre soi-disant commis par un riche héritier de sa communauté, un crime resté impuni. L’émission du réseau public NPR a réalisé et diffusé le fabuleux podcast Serial (2014), téléchargé des dizaines de millions de fois. Serial raconte l’enquête menée par la journaliste Sarah Koenig autour d’un vrai de vrai meurtre commis à Baltimore en 1999.

C’est le misanthrope et déprimé McLemore qui baptise Woodstock « Shit-Town » dès les premiers échanges avec Reed. Il décrit sa ville comme la capitale étatsunienne des agresseurs d’enfants. Il dépeint ses habitants comme des rednecks incultes incapables de comprendre l’urgence de lutter contre les changements climatiques, une de ses nombreuses marottes.

Le reporter se laisse évidemment tenter. Et ça commence. Et il ne faut que quelques minutes pour être complètement accroc.

Au premier épisode, les deux hommes se rencontrent sur le petit domaine où vit le lanceur d’alerte quasi quinquagénaire avec sa mère et une grande meute de chiens. L’ours atrabilaire a conçu et réalisé un jardin-labyrinthe. Il répare de très vieilles horloges aux mécanismes complexes. Il connaît les méandres du vaste monde et l’âme humaine. Il déteste son coin de pays et regrette de ne pas l’avoir quitté.

Tout cela est raconté dans un accent du Sud et même précisément dans ce ton encore plus typé de l’Alabama poussé à son paroxysme par le héros de la série. C’est bien simple : ces gens du Sud ne parlent pas, ils chantent, tous autant qu’ils sont. Un peu comme les Marseillais qu’on n’entend malheureusement presque jamais dans les productions audiovisuelles de France. Cette musicalité plaît tout de suite et crée une forte dépendance. D’ailleurs, en passant, la musique de S-Town aussi est envoûtante.

Une condition humaine

Voilà pour la forme. Sur le fond, il ne faut pas trop attendre non plus pour réaliser les âneries et les grossièretés professées d’un ton si agréable. Même chanté par un Alabamien (sauf ce cher John), un propos raciste reste un propos raciste.

Ce septentrion de la ségrégation se révèle tel qu’en lui-même dès le deuxième épisode. Le journaliste un peu craintif farfouille sur le crime dénoncé. Son enquête le mène dans une sorte de club privé où se rassemblent les hillbillies du coin. Un obèse lui explique qu’il assume. Il lève son t-shirt et montre le tatouage sur son immense bedaine : feed me ! Et puis les langues se délient. Il est vite question des « niggers » et des impôts, qu’il ne faut pas payer puisque ceux-ci servent à entretenir grassement ceux-là.

Comme toutes les oeuvres culturelles d’une certaine ampleur, celle-là aussi finit donc par fournir le polaroïd d’une condition humaine, à un moment donné, dans un lieu précis. S-Town ouvre sur une réalité de ce continent, là-bas, maintenant, de laquelle on peut se sentir complètement étranger tout en y reconnaissant des bribes de notre vie américaine à nous.

Il faudrait peut-être aller du côté des solos théâtraux de Fabien Cloutier (dont Scotstown, son S-Town à lui) pour trouver un peu d’équivalent. En ajoutant toutefois à son propre portrait cette part la plus paumée et désoeuvrée des nègres blancs d’Amérique, une lourde chape de plomb religieuse doublée d’une idéologie hyperlibérale. La combinaison engendre une sorte de résignation portée par tous, partout, faisant que chacun s’avère responsable de sa propre misérable condition, avec au surplus l’assurance d’un imparable châtiment. If shit happens, it’s your fault

Un roman gothique

Un coup de fil ouvre le troisième épisode et fait tout basculer. Reed apprend le suicide de McLemore. La série pourrait s’arrêter là. D’autant plus que l’histoire de meurtre a fait chou blanc. Le récit repart au contraire sur de nouvelles bases, pour finalement offrir le portrait du disparu qu’on dirait sorti d’un roman-savon gothique. Serial traitait d’un meurtre. S-Town concentre ce qu’on peut savoir d’un suicidé et de son héritage.

Les heures enregistrées par le malheureux avant sa disparition servent à éclairer un personnage enténébré, perturbé et en même temps ultralucide, y compris par rapport à ce geste ultime dont il avait parlé en abondance pendant les échanges avec le journaliste. Au quatrième épisode, Reed appelle plusieurs de ses vieux amis, souvent d’autres gardiens du temps, comme lui. Il en joint un en en Utah qui résume la situation : « John semble avoir fait de sa vie un insurmontable défi », dit-il.

Au total, on se retrouve avec un portrait de groupe sur fond d’autodestruction, d’autodéception. Chaque mort est une fin du monde, dit-on. Voici donc un exemple de la terrible et imparable combinaison.

Seulement, à la longue, franchement, avec ou sans l’enivrant accent du Sud, je me suis lassé du récit, peut-être être la faute du gavage au boulot des quatre derniers épisodes. Les quelque sept heures consacrées à ce sublime inconnu du fin fond de l’Alabama — son portraitiste finit par le décrire comme « génial » — finissent même par forcer l’interrogation sur les limites du journalisme, cette profession de charognard des événements, petits et grands.

Est-ce pour ce portrait très intime de lui-même que John Brook McLemore avait invité Brian Reed à entrer dans son monde ? Où finit l’hommage, où commence le voyeurisme ? Et toute chose est-elle bonne à dire ?