Des liens rompus à réparer

Patrick Poivre d’Arvor, qui a commencé à travailler dans les médias en 1971, estime que les temps sont durs pour la presse en France.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Patrick Poivre d’Arvor, qui a commencé à travailler dans les médias en 1971, estime que les temps sont durs pour la presse en France.

À voir les médias français se faire chahuter par les politiciens de tous horizons et leurs partisans depuis le début de la présente campagne présidentielle, il est difficile de ne pas faire de liens avec ce qu’ont vécu les journalistes américains dans les derniers mois. « Pour les candidats, ce sont des proies faciles », croit le journaliste, animateur et écrivain français Patrick Poivre d’Arvor, rencontré lors d’un passage à Montréal.

Une récente analyse du journal Le Monde multipliait les exemples des candidats sortant les crocs contre le quatrième pouvoir : des journalistes hués dans un meeting de François Fillon ; d’autres bannis des réunions de Marine Le Pen ; Jean-Luc Mélenchon qui présente certaines publications comme « des canons à ordure ».

Patrick Poivre d’Arvor, qui a été présentateur vedette à la télé française pendant de longues années, voit quelques parallèles avec la politique américaine.

« Pourquoi ils ont ces réactions ? Parce qu’ils ont remarqué que ça marche bien. Ça marche vis-à-vis de leur électorat. On s’en prend soit aux juges soit aux journalistes, et en ce moment on récolte des tonnerres d’applaudissements dans les salles de meeting, raconte celui qui a aussi écrit plusieurs romans et essais. Or, dans la vie, la plupart de ces politiciens-là sont adorables avec les journalistes, mais publiquement, ils en profitent parce que ce sont des proies faciles. »

Hors système

Celui que l’on surnomme PPDA, et qui a longtemps été parodié en France dans les Guignols de l’info, était de passage au Québec en marge du spectacle musical Edgar et ses fantômes, qui se déplacera à Paris en 2018 et dans lequel il tiendra le rôle d’Edgar Fruitier. Poivre d’Arvor travaille en ce moment au poste d’informations CNews, — anciennement i-Télé —, où il anime une émission littéraire en plus de participer à une émission d’analyse politique et sociale.

« Je vois deux liens fondamentaux qui sont rompus en France, explique-t-il. D’abord entre les citoyens et leurs hommes politiques, et ensuite entre les citoyens et leurs médias. Et donc les gens se méfient de tout le monde, et on met tout le monde dans le même sac. C’est un problème grave. »

Dans cet écosystème, il lit donc cette tendance à se positionner comme « hors système ». « Il y a des gens qui font leur feuille de route avec le fait d’être hors système, et il y en a un qui a été élu juste à côté de chez vous, il y a à peine trois mois — alors qu’en fait c’était le candidat d’un autre système. »

Selon lui, la politique française n’y échappe pas, affirmant que deux des candidats qui pourraient vraisemblablement franchir le second tour usent de cette carte. « Il y a Marine Le Pen, qui rejette le système depuis très longtemps, et l’autre, Emmanuel Macron, qui dit n’être ni de droite, ni de gauche, qui dit inventer son truc, sans parti. C’est une boîte de Pandore, on verra ce qui ressortira de ça. »

Sale temps pour les journalistes

L’homme de 69 ans, qui a commencé à travailler dans les médias en 1971, estime que les temps sont durs pour la presse en France. Il évoque les enjeux financiers, les ventes en baisse, et l’adaptation aux nouveaux modes de consommation de l’information. Sans oublier la vitesse de production, plus rapide que jamais. « Les choses vont beaucoup plus vite qu’avant, et soyons honnêtes, elles vont beaucoup trop vite. Il y a moins de temps pour la réflexion, pour le vrai débat, et on est toujours sur l’instantanéité, la réaction, presque immédiate. C’est un problème. »

Il estime toutefois qu’il existe un « vrai avenir » pour la profession de journaliste, et que si Internet a un rôle à jouer dans la perte de confiance du public envers le métier, c’est peut-être aussi par là que les médias pourront redorer leur blason. « Il faudra qu’il y en ait qui puisse encadrer davantage tous ceux qui distillent des informations, il faut qu’il y ait des gens qui recoupent les informations avant de les donner toutes crues. »

Quant à ce qu’on appelle le cinquième pouvoir, celui du citoyen qui peut désormais prendre la parole en public, il n’y croit pas. « Le public, il est là, c’est très intéressant, c’est lui qui nous lit, nous écoute et nous regarde, et c’est lui qui vote, ça, c’est normal. Mais quand il pense prendre la place des politiques ou des journalistes, là il est moins dans son rôle. Et c’est aux journalistes à continuer à exister, à imposer leurs vues. »

 

Ce texte fait partie de notre section Perspectives.