Le choix des mots

Mohamed Ali Saïdane, un membre de la communauté musulmane de Québec, a parlé d’une «ambiance sournoise» portée par les débats identitaires, par «certaines forces politiques» ainsi que par des médias privés, dont «les radios-poubelles», où des propos xénophobes seraient selon lui banalisés.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Mohamed Ali Saïdane, un membre de la communauté musulmane de Québec, a parlé d’une «ambiance sournoise» portée par les débats identitaires, par «certaines forces politiques» ainsi que par des médias privés, dont «les radios-poubelles», où des propos xénophobes seraient selon lui banalisés.

« Les mots prononcés, les mots écrits aussi, ne sont pas anodins, à nous de les formuler, de les choisir », a déclaré lundi après-midi le premier ministre Philippe Couillard au lendemain du drame qui a frappé la ville de Québec. Des paroles qui auront eu un écho dans le travail des journalistes, des politiciens et des commentateurs.

La recherche d’explications — ou parfois, en filigrane, de coupables — aura été au coeur des discussions et des analyses dans les médias. Qu’est-ce qui a pu pousser le suspect principal à agir, arme à la main ?

Dans un point de presse tenu en matinée avec M. Couillard et le maire Régis Labeaume, M. Mohamed Ali Saïdane, un membre de la communauté musulmane de Québec, a parlé d’une « ambiance sournoise » portée par les débats identitaires, par « certaines forces politiques » ainsi que par des médias privés, dont « les radios-poubelles », où des propos xénophobes seraient selon lui banalisés.

Au fil de la journée, les animateurs des radios de la capitale ont joué de prudence. À CHOI Radio-X, Dominic Maurais en appelait au calme, espérant que « les gens de bonne volonté s’assoient et se parlent ». « On garde le calme, il va y avoir une enquête, a-t-il dit aux aurores. Cela dit, l’enquête, ce n’est pas nous qui allons la faire. Pis je veux que les personnes ciblées fassent face à la musique de la manière la plus féroce qu’il puisse être. »

Dans la journée, au même poste, Richard Martineau et son coanimateur Jonathan Trudeau ont discuté de la complexité de débattre de ce qui entoure l’islamisme radical. « On va continuer de critiquer d’un bord comme de l’autre, mais c’est sûr que ça va être difficile », a exprimé M. Martineau.

L’animateur Jeff Fillion était exceptionnellement absent lundi.

Au FM 93, Éric Duhaime et Bernard Drainville avançaient à tâtons avec les informations qui évoluaient. « On essaie de vous informer, a dit M. Duhaime, mais on ne veut pas vous donner de la mauvaise information, ça tombe au compte-gouttes. »

Quant à André Arthur sur les ondes de BLVD 102,1, il a insisté : « Y a rien à dire, on ne sait rien. » Arthur s’est aussi demandé « qui serait le premier à mettre ça sur le dos de la radio », critiquant du même souffle le travail de François Bourque, du Soleil, qui citait des commentaires en ce sens dans un texte publié en fin de soirée dimanche.

Plusieurs animateurs de différentes stations ont aussi réagi aux propos de l’ancien agent du Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS), Michel Juneau-Katsuya, qui a affirmé sur RDI que certains animateurs de radio de la région de Québec auront « du sang sur les mains ». M. Juneau-Katsuya ne s’est pas défilé, acceptant d’en discuter en ondes avec les principaux intéressés.

Quelques erreurs

Sur les réseaux sociaux, des téléspectateurs ont par ailleurs critiqué le travail de Radio-Canada, qui n’a pas indiqué aux auditeurs d’ICI Télé qu’un événement majeur se déroulait dimanche en soirée. Marc Pichette, directeur des relations publiques du diffuseur public, a reconnu « qu’une bande défilante pendant Tout le monde en parle aurait été appropriée », même si les autres plateformes couvraient les événements.

D’autres voix, dont celle de John Doyle du Globe and Mail, ont aussi souligné la lenteur avec laquelle CBC et CTV ont réagi dans leurs bulletins télévisés. Du côté du diffuseur public anglophone, Chuck Thompson, des relations publiques, a expliqué que CBC « s’est déployé le plus rapidement possible étant donné les ressources disponibles ». Selon M. Thompson, le bulletin The National a parlé de la tuerie à 21 h 48, puis des mises à jour ont été faites dans les éditions suivantes.

À TVA, cette fois, des propos tenus par le chef d’antenne Pierre Bruneau ont aussi choqué. M. Bruneau a affirmé : « On aurait pu imaginer […] qu’une communauté musulmane ou qu’un groupe extrémiste musulman commette un geste, mais que nous, que quelqu’un d’une autre communauté attaque les musulmans, c’est un terrorisme à l’envers si vous me permettez l’expression. » En soirée lundi, il s’excusait de la « formulation malhabile », précisant qu’il n’était « aucunement dans [son] intention de faire quelque amalgame que ce soit entre le terrorisme et la communauté musulmane ».

Facebook, le diffuseur

Par ailleurs, le premier ministre Couillard a annoncé lundi qu’il désirait parler aux Québécois en direct en utilisant la plateforme vidéo de Facebook. Prévue à 14 h, la vidéo se sera fait attendre plusieurs minutes, et le politicien a plutôt mis en ligne une capsule précédemment filmée.

Du côté d’ICI Québec, toutefois, on a pour une première fois diffusé via l’outil Facebook Live le signal de RDI, permettant à tout le monde de s’informer, abonnés au câble ou pas.


De suspect à témoin

De nombreux médias, locaux comme internationaux, ont rapidement dévoilé le nom de ceux qu’on pensait être les deux coupables de la tuerie. Plusieurs heures plus tard, vers 12 h 30, la Sûreté du Québec a toutefois précisé qu’un seul de ces hommes, Alexandre Bissonnette, était impliqué dans l’événement. Le nom de Mohamed Belkhadir a donc circulé à tort. L’étudiant d’origine marocaine a aussi été interpellé par la police. « Je respecte qu’ils m’ont attrapé. Ils m’ont vu fuir, ils ont pensé que j’étais suspect, c’est normal. Pour eux, quelqu’un qui fuit, c’est un suspect », a-t-il expliqué à La Presse.
2 commentaires
  • Jean-Henry Noël - Abonné 31 janvier 2017 12 h 07

    Soyons sérieux

    N'avez-vous jamais lu les commentaires des lecteurs du Journal de Montréal, par exemple ? Si c'est çà la liberté d'expression, je me demande pourquoi on me refuse le droit de parler de racisme. Cette politique d'autruche n'arrange rien, car il faut débattre de ces choses-là au lieu de les nier.C'est pas en lisant les chroniqueurs des journaux qu'on prend le pouls de la société. Personellement, je préfère lire les commentaires des lecteurs du Journal de Montréal.Les médias ont un rôle à jouer qu'ils ne jouent pas.

  • Maxim Bernard - Abonné 1 février 2017 15 h 36

    Identification des suspects : incompétence journalistique

    Pourquoi les médias ont-ils diffusé le nom de Mohamed Belkhadir comme suspect avant même que la police ne diffuse le moindre nom ? Et pourquoi l’avoir traité de terroriste alors que les informations arrivaient justement au compte-gouttes et que rien encore n’était confirmé ?

    J’espère que ces journalistes se sentent bien d’avoir accusé à tort quelqu’un d’un crime aussi grave.

    Un article de La Presse, apparemment retiré depuis (mais encore disponible en cache à l’URL ci-dessous), disait entre autres : « Quelques minutes avant 20 h, les deux meurtriers ont commencé à tirer. L’un d’eux a crié “Allah akbar” (Dieu est grand), l’incantation souvent lancée par les terroristes islamiques. »

    (http://webcache.googleusercontent.com/search?q=cac

    Mais où diable sont-ils allés chercher cette information totalement fausse ? Si quelqu’un avait crié « Allah akbar », ça se serait entendu, non ? Pourtant, ça dit bien qu’il « a » crié et non qu’il « aurait » crié ; l’emploi du conditionnel est nécessaire lorsqu’une information est incertaine. Que le suspect, devenu simple témoin, ait été marocain a sûrement contribué aux préjugés. Évidemment, quand il y a peut-être un Arabe d’impliqué, forcément il a dit « Allah akbar », c’est logique, voyons !

    Ils auraient pu se garder une petite gêne. On n’accuse pas quelqu’un n’importe comment, il faut une rigueur quand on est journaliste. Sont-ils conscients du danger que ça représente ? Quelqu’un qui lit ça pourrait être tenté d’aller se faire justice lui-même – au diable la présomption d’innocence !

    D’ailleurs, la couverture des médias américains donnait autant le goût de vomir, sinon plus.

    « Le choix des mots », oui en effet, c’est crucial. Pas seulement pour les animateurs de radio.