Les prédictions nationales pour les médias d’information en 2017

Bien qu’elle défie la synthèse, la démarche prédictive annuelle du Nieman Lab reste un incontournable du secteur journalistique depuis des années.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Bien qu’elle défie la synthèse, la démarche prédictive annuelle du Nieman Lab reste un incontournable du secteur journalistique depuis des années.

Erin Millar joue au bon et au mauvais augure en même temps. Le prestigieux Nieman Lab de l’Université Harvard lui a demandé, comme à quelque 150 autres pros des médias, de livrer des pronostics médiatiques pour 2017. Dans sa réponse, la fondatrice du site d’information de qualité de la Colombie-Britannique Discourse Media souffle le chaud et le froid.

La Cassandre commence par prédire l’effondrement des « soi-disant organisations médiatiques traditionnelles du Canada ». La tragédie va particulièrement frapper Postmedia Network, selon elle, avec pour résultat la vente de quelque 150 journaux, dont 44 quotidiens de la centaine encore publiés au pays. La Gazette est du lot, comme le National Post et tous les journaux Sun acquis de Québecor en 2014.

Mme Millar prédit que ces vieux médias seront rachetés à vils prix par des intérêts de proximité. « C’est la meilleure chance que nous ayons que les journaux locaux servent véritablement leurs collectivités plutôt que de générer des flux de trésorerie pour les hedge funds américains engagés dans la liquidation du patrimoine médiatique canadien, note l’éditrice. Ce ne sera pas beau à voir, mais c’est attendu depuis longtemps. »

Mme Millar ne donne pas l’exemple du magazine L’actualité vendu par l’empire Rogers à Mishmash, miniconsortium médiatique montréalais fondé par l’entrepreneur Alexandre Taillefer, qui possède déjà le groupe Voir. La transaction a été bouclée en début de semaine.

La seconde prédiction de Mme Millar pour 2017 mise sur la création d’un nouvel écosystème médiatique national avec le soutien du fédéral, soit à l’aide de subventions directes, soit par l’entremise de mesures fiscales. Elle prédit même précisément des modifications à la Loi sur l’impôt pour permettre à des fondations sans but lucratif de soutenir les entreprises de presse.

Pour la journaliste, cette révolution médiatique canadienne sera la plus belle chose créée au pays depuis les Casques bleus dans les années 1950. Elle prévoit l’émergence d’un millier de start-ups des médias numériques. « Bon, O.K., peut-être une vingtaine ou tout comme », se calme-t-elle ensuite, tout en prédisant que cette explosion va transformer le marché des médias du pays « en laboratoire entrepreneurial pour le futur de l’information ».

Le vrai et l’ivraie

Bien qu’elle défie la synthèse, la démarche prédictive annuelle du Nieman Lab reste un incontournable du secteur journalistique depuis des années. Le site de l’organisme propose des projections rationnelles en provenance de professionnels du monde entier, présentés comme « les gens les plus brillants du journalisme et des médias numériques ».

La Québécoise Valérie Bélair-Gagnon est du lot. Après des études à Londres sur les pratiques numériques de la BBC et un postdoctorat à l’Université Yale, elle vient d’intégrer l’école de journalisme et de communication de l’Université du Minnesota en plus de participer à des recherches de la Columbia University de New York.

L’an dernier, l’experte parlait de l’impact des drones sur le journalisme. Cette fois, elle s’intéresse à la dissémination de vraies et de fausses nouvelles en ligne.

« Ma spécialité, c’est la transformation du journalisme par les nouvelles technologies,dit la professeure Bélair-Gagnon, en entrevue au Devoir. En travaillant sur les groupes de discussions en Asie, j’ai compris à quel point les usagers s’isolent dans des réseaux et n’ont finalement pas connaissance de ce qui se passe à l’extérieur de ces groupes. Ce n’est pas nouveau, mais les cercles journalistiques vont devoir trouver des moyens de réaffirmer leurs valeurs, leurs normes et leurs pratiques dans ce contexte où les fausses nouvelles circulent très facilement à l’intérieur de communautés imperméables à l’information. »

Elle reformule le problème : « En clair, si les gens prennent leurs nouvelles sur les applications mobiles, comment les journalistes vont-ils faire pour y promouvoir leurs voix journalistiques sur ces plateformes et pas seulement dans leur journal ou à la télévision ? »

Elle n’a pas de réponse. Le problème semble d’autant plus crucial que la propagation de fausses infos a pu jouer un rôle dans les récentes élections présidentielles américaines. La professeure Bélair-Gagnon cite une récente étude de l’Université Stanford montrant que la majorité des élèves étasuniens du milieu du cycle secondaire peuvent difficilement faire la différence entre une vraie et une fausse nouvelle.

« Je peux dire que les journalistes doivent devenir plus conscients de la puissance des algorithmes qui organisent les données. Ils devraient aussi être plus transparents par rapport aux décisions qu’ils prennent en fonction de ces contrôles automatisés. »

Les faits et l’effet

Une collègue de l’Université de Montréal s’avance sur le même terrain dans ses propres remarques du Nieman Lab 2017. Juliette de Maeyer, qui signe sa projection avec le Français Dominique Trudel, mise sur un retournement des armes numériques pour contrer les effets dévastateurs de la propagation de fausses nouvelles par les nouveaux moyens dématérialisés.

Le duo parle d’une « crise épistémologique » du journalisme qui réagit en produisant plus du même. Plus de vérifications des faits par exemple, avec plus d’experts et plus de graphiques et de journalisme de données, alors que, franchement, le beau et bon travail ne trouve pas assez d’écho dans la société, voire de moins en moins.

Il n’était pas suffisant, par exemple, que le journalisme produise d’excellentes mises en perspective et explications des enjeux du Brexit. « Ce qui manquait, c’était un intérêt public pour ces faits, un vrai public démocratique, qui s’organise activement autour de ces problèmes et qui se sent concerné par eux », écrivent Maeyer et Trudel.

Juste montrer les faits ne suffit donc plus pour, comment dire, informer le peuple. D’où cette idée centrale que le journalisme populiste (ou populaire) se renouvelle. Cette option implique de revenir à un autre sens du populisme, à cette idée du peuple en fait.

La proposition prend pour modèle une idée du philosophe John Dewey et du journaliste Franklin Ford, mais aussi du remueur de boue (muckraker) Lincoln Steffens. Tous trois prônaient, au tournant du XXe siècle, un journalisme basé sur des faits, mais capable de les lier pour raconter des histoires captivantes afin d’intéresser les masses.

Comme le résument les deux savants contemporains, leur prédiction parle beaucoup du présent en s’inspirant du passé. En rappelant la passion actuelle pour la critique des élites qui mène malheureusement aux théories complotistes, les deux intellos du journalisme écrivent : « Un journaliste pour le peuple [populist] pourrait tenter de canaliser l’appétit du public pour de telles critiques, en contribuant plutôt à la compréhension du système, avec une réforme et un changement d’esprit. Selon les mots de Dewey et de Ford, le journalisme pourrait alors sans cesse nous rappeler que “le fait social est une chose sensationnelle” . »

1 commentaire
  • Réjean Martin - Abonné 1 janvier 2017 09 h 36

    on va suivre ça de près!

    hâte de voir: la plus belle chose créée au pays depuis les Casques bleus... Mais un bel effrot du Devoir et de monsieur Baillargeon de tenter d'y voir clair!