Radio-Canada suscite la grogne

Hubert T. Lacroix, président-directeur général de CBC/RC répète, en entrevue au Devoir, que l’objectif de sa proposition doit être compris globalement, dans la perspective de la refonte du système médiatique national.
Photo: David Afriat Le Devoir Hubert T. Lacroix, président-directeur général de CBC/RC répète, en entrevue au Devoir, que l’objectif de sa proposition doit être compris globalement, dans la perspective de la refonte du système médiatique national.

Exit la pub. Bonjour les millions supplémentaires pour un mandat revu de fond en comble. CBC/RC se rêve en grand. Le beau plan de refondation a-t-il des chances de réussir ?

Comme le passé, l’avenir contient tout et son contraire. On peut donc tirer n’importe quelle leçon (ou presque) de l’histoire. On peut aussi enrober de projections plus ou moins rationnelles bien des promesses de développement.

CBC/Radio-Canada tente le coup futurologique, dans son mémoire déposé lundi, dans le cadre des consultations sur l’avenir du contenu canadien dans l’univers numérique. Son plan souhaite la fin de la pub sur les plateformes télé et Internet — il n’y en a plus depuis 40 ans à la radio.

En échange, la société de la Couronne demande une enveloppe budgétaire de compensation annuelle de 318 millions. La prévision mise sur un transfert de 158 de ces millions vers les concurrents privés, surtout ceux de la télé.

Le groupe Serdy serait du lot des gagnants potentiels. Le petit consortium, qui inclut les chaînes Zeste et Évasion, n’y voit pourtant que plans sur la comète.

« Il s’agit d’une forme de pensée magique, puisqu’au cours des dernières années la publicité a connu un important recul au Québec, dit le communiqué émis mercredi. Rien ne permet de faire une telle affirmation ! »

Le président et chef de la direction de Serdy, Sébastien Arseneault, souligne en plus que la diffusion sans pub concurrencerait de manière déloyale des chaînes soumises à la pub. « J’aimerais bien avoir le privilège de pouvoir offrir à ma clientèle une programmation sans publicité », déclare-t-il, en réclamant plutôt une révision du mandat de CBC/RC pour ne plus lui permettre de concurrencer le privé. TVA a répété le même souhait, en même temps.

Fermer ou réformer ?

Hubert T. Lacroix, président-directeur général de CBC/RC, regrette ce genre de réaction. Il répète, en entrevue au Devoir, que l’objectif de sa proposition doit être compris globalement, dans la perspective de la refonte du système médiatique national.

« Notre mémoire ne concerne pas seulement l’institution CBC/RC et je suis surpris par certaines réactions », dit-il, en précisant que les projections de répartition des publicités relayées dans son mémoire s’appuient sur les normes comptables et économétriques en vigueur dans le secteur. « Je répète que l’objectif de notre position s’inscrit dans le cadre plus général de la consultation menée par le ministère du Patrimoine pour repositionner les médias dans un environnement numérique. Notre mémoire ne concerne pas que l’institution CBC/RC. Nous souhaitons un financement stable pour le radiodiffuseur public et, en même temps, que tout le monde se retrouve à la table pour poursuivre les discussions, y compris sur notre mandat. »

Les attaques ne viennent pas que du secteur médiatique. Des aspirants au leadership conservateur développent des machinations autrement plus sévères depuis quelques semaines. Maxime Bernier veut aussi retirer la pub des ondes, mais pour finalement cadrer au plus strict le mandat de CBC/RC, comprimer ses budgets et laisser le public fournir des fonds supplémentaires, un peu comme PBS le fait avec son téléthon intermittent. Le réseau public américain passe encore le chapeau en ce moment.

La rivale aspirante-chef, Kellie Leitch, ne fait pas dans la dentelle : elle suggère de fermer la patente, un point c’est tout. En fait, première ministre, elle ne conserverait du diffuseur national que le service d’urgence et les relais vers les régions les plus reculées du pays-continent.

Ici comme ailleurs

Cette oscillation entre les extrêmes n’étonne pas Arnaud Anciaux, professeur au Département d’information et de communication de l’Université Laval. « La question du rapport entre la mission des médias publics et leurs sources de financement revient assez fréquemment dans beaucoup de pays en Occident », dit le spécialiste de l’économie des médias.

Les deux problèmes sont liés, évidemment. C’est pour revoir ses objectifs que le diffuseur souhaite changer son budget. Selon le cercle vicieux actuel, pour attirer de la pub, il faut faire du volume, ce qui force souvent à imiter le privé.

« Le rapport prend une position ambitieuse sur ce point, poursuit le spécialiste. Il dit que, si on retire les revenus publicitaires en les compensant par de nouvelles subventions publiques, ce qui est loin d’être neutre, Radio-Canada pourrait s’inscrire véritablement dans son mandat de service public en se distinguant de la programmation des diffuseurs commerciaux. Il y a là une sorte de rupture. Le rapport parle d’aller chercher la collaboration des créateurs de la culture canadienne, d’une programmation plus distinctive. »

Il fait alors remarquer que ce genre de transformation s’avère beaucoup moins simple qu’il n’y paraît. Il donne l’exemple de France Télévisions, qui a abandonné la publicité en soirée, le 5 janvier 2009, sur ses chaînes, en échange de nouveaux revenus liés à des taxes spécifiques.

Résultat : les revenus ont moins été compensés que prévu. Surtout, la grille n’a pas changé tant que ça et les auditoires n’ont pas coulé vers le privé, au contraire.

« Il existe quand même des habitudes dans une organisation médiatique, et le fait de changer les revenus ne modifie pas nécessairement les logiques de légitimité. En supprimant la publicité, on peut malgré tout faire des émissions pour le plus grand nombre, par exemple pour montrer le succès des transformations. »

Un autre exemple, britannique celui-là, illustre que, même sans pub, même dans un créneau moins commercial, un média public peut susciter grognes et jalousies. « Il faut prendre conscience que, même si CBC/RC quitte le marché publicitaire, des critiques vont continuer, dit M. Anciaux. La BBC, qui ne diffuse pas de publicité, est la cible des médias commerciaux qui lui reprochent de les concurrencer en ligne, par exemple. Un média public qui produit de la qualité peut être l’objet de reproches parce qu’il retient trop l’attention. »

C’est déjà le cas ici aussi, puisque deux journaux nationaux (le Globe Mail et le Toronto Star) reprochent maintenant à CBC de les concurrencer en ligne. Bref, l’histoire récente aussi donne de très intéressantes leçons pour juger de l’avenir.

Le professeur Anciaux en retient une dernière, elle aussi paradoxale : si les propositions de refinancement dans le mémoire institutionnel sont rejetées, le diffuseur public aura quand même donné un sérieux appui à l’argument que la publicité sur ses plateformes nuit aux concurrents privés.

« C’est un peu une avancée risquée sur ce terrain, dit-il, sans vouloir s’essayer à prédire ce qu’il adviendra du projet de réforme. Mais on est en face d’une proposition officielle du diffuseur public qui veut un changement important. C’est difficile de savoir si ce sera tabletté. On peut au moins dire que cette idée disparaîtra moins facilement que les précédentes. »

 

Ce texte fait partie de notre section Perspectives.

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