«Faites comme si vous étiez écoutés»

Emilia Diaz-Struck (à gauche), la chef recherchiste du Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ), est venue parler du vaste chantier des Panama Papers.
Photo: FPJQ Emilia Diaz-Struck (à gauche), la chef recherchiste du Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ), est venue parler du vaste chantier des Panama Papers.

« Faites comme si vous étiez écoutés. » Malgré toutes les révélations des dernières semaines sur la surveillance policière de certains journalistes d’enquête québécois, cette phrase de Daniel Renaud, de La Presse, a créé quelque chose comme une onde dans la salle remplie de travailleurs de l’information, rassemblés cette fin de semaine à Saint-Sauveur pour le congrès annuel de la Fédération des journalistes du Québec (FPJQ).

La FPJQ avait bousculé l’horaire de ses ateliers de formation et de réflexion pour ajouter samedi en fin d’après-midi une « table de concertation » sur les journalistes sous surveillance, rassemblant avocats spécialisés, patrons et travailleurs du terrain pour défricher les enjeux de la prochaine commission d’enquête publique qui sera présidée par le juge Jacques Chamberland.

Les journalistes Daniel Renaud et Éric-Yvan Lemay, du Journal de Montréal, se sont inquiétés du processus entourant l’obtention de mandat d’écoute par les policiers ainsi que la véracité de leur contenu. Le dilemme est le suivant, a dit M. Lemay : « On ne veut pas que l’information [qu’ils contiennent] sorte pour ne pas incriminer des gens, mais on ne peut pas savoir si leur contenu est vrai. » Daniel Renaud, lui, dit vivre depuis 2009 « un peu dans la paranoïa » en ce qui a trait à ses communications. « Je ne serais pas surpris qu’on fasse des écoutes illégales, qu’on aille à la pêche, qu’on trouve quelque chose et que là on demande un mandat. »

Chose certaine, les discussions évoquaient toutes une protection accrue des journalistes, avec une loi de type « bouclier » qui rendrait l’obtention de mandats d’écoute beaucoup plus complexe. Selon Mark Bantey, avocat spécialisé en droit des médias, il faut maintenant « une loi qui impose le fardeau de preuve sur celui qui recherche les sources. » Christian Leblanc, le représentant des médias à la commission Chamberland, a proposé qu’une instance représentant les médias soit présente lorsque les mandats sont octroyés par un juge. « S’il y avait un avocat des médias présent, ce serait plus compliqué », car il pourrait attirer l’attention du juge sur certains droits ou points de loi. La FPJQ continuera dans les prochaines semaines le travail de réflexion à ce sujet.

Et les sources ?

La surveillance des journalistes a teinté les discussions aussi en avant-midi, alors qu’un atelier se penchait sur l’anonymat des sources. Paradoxalement, si tous soulignaient l’importance de leur protection, les invités ont beaucoup mis l’accent sur le fait qu’il ne fallait pas accorder l’anonymat pour de mauvaises raisons.

« Une source ne peut être confidentielle parce qu’elle a peur d’avoir l’air fou. Ou qu’elle craint d’embarrasser ses proches », a résumé Katia Gagnon de La Presse.

Pour Daniel Leblanc, du Globe and Mail, une source anonyme ne devrait pas trop souvent être présente dans un article, mais surtout servir d’éclaireur au journaliste. « Ces gens nous permettent de poser de meilleures questions. »

Pour Jean-Philippe Pineault de La Presse canadienne, « c’est important pour le public de savoir qui témoigne. Ça donne du contexte et de la crédibilité ».

M. Leblanc a par ailleurs lancé un avertissement aux journalistes dans la salle : « longtemps, c’était le travail des journalistes de protéger leurs sources. Maintenant, il faut avertir ses sources, car les gens peuvent se mettre dans le pétrin », surtout avec la technologie omniprésente dans nos communications. « Il n’y a aucune garantie absolue, il y a des risques », et les sources doivent en être conscientes.

Collaborations

Quand les choses se corsent, les médias serrent parfois les rangs. Quelques-uns, dont Michel Cormier, directeur général de l’information de Radio-Canada, ont noté cette solidarité dans le dossier de la surveillance des journalistes.

Ce même principe de collaboration était aussi au coeur du propos d’Emilia Diaz-Struck, chef recherchiste du Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ), venue parler du vaste chantier des Panama Papers, qui a révélé l’ampleur des paradis fiscaux.

La fuite d’information était d’une telle ampleur qu’un seul journaliste d’enquête n’aurait jamais pu défricher toutes les données recueillies, a expliqué Mme Diaz-Struck. « C’était pas mal le bordel, et il fallait faire le ménage là-dedans. » En travaillant en meute plutôt qu’en loup solitaire. Les Panama Papers « ont été l’une des plus grandes collaborations journalistiques de l’histoire ».

Pour éviter les ennuis, il a fallu que « les journalistes laissent leur ego à la porte, raconte Mme Diaz-Struck. On avait un réseau qui croyait à la collaboration. »


 
1 commentaire
  • Nadia Alexan - Abonnée 20 novembre 2016 19 h 44

    Il faut que l'État protège les sources journalistiques.

    Il faut absolument que l'État protège les sources des journalistes pour ne pas compromettre leur travail qui est à la base de la démocratie.