Coderre met en cause les relations de travail

Le maire de Montréal, Denis Coderre, affirme que les fuites sont survenues dans un contexte de relations syndicales difficiles: «C’était une situation intenable. Si on se sent surveillé et que les policiers sont avant tout des syndiqués, il y a un problème.»
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Le maire de Montréal, Denis Coderre, affirme que les fuites sont survenues dans un contexte de relations syndicales difficiles: «C’était une situation intenable. Si on se sent surveillé et que les policiers sont avant tout des syndiqués, il y a un problème.»

Le maire de Montréal, Denis Coderre, a bel et bien communiqué avec le chef de police Marc Parent en 2014 pour se plaindre de fuites dans les médias concernant des infractions qu’il aurait commises. Mais il blâme les relations tendues avec le syndicat des policiers et affirme n’avoir jamais demandé qu’une enquête soit menée sur le journaliste de La Presse Patrick Lagacé.

Dans une chronique publiée lundi, Patrick Lagacé a révélé avoir fait, à deux reprises, l’objet d’une surveillance de ses communications par le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM). Ses relevés téléphoniques ont été épluchés pendant deux semaines durant l’automne 2014 après qu’il eut enquêté sur un constat d’infraction impliquant Denis Coderre. Des sources du chroniqueur soupçonnaient M. Coderre d’avoir fait annuler une contravention datant de 2012, lorsqu’il était encore député de Bourassa à la Chambre des communes.

Ingérence ?

Le journaliste avait communiqué avec l’attachée de presse du maire pour savoir ce qu’il était advenu de cette contravention, mais il n’avait jamais écrit sur cet événement. Des mois plus tard, il a appris qu’une enquête criminelle avait été déclenchée au sein du SPVM pour savoir qui lui avait parlé. Selon lui, cette enquête a été lancée après que le bureau du maire eut communiqué avec le chef de police.

Rappelons que la semaine dernière, le quotidien avait déjà révélé que, dans un autre dossier, son chroniqueur vedette avait été visé par 24 mandats de surveillance policière ayant permis au SPVM d’obtenir les numéros entrants et sortants de son cellulaire entre les mois de janvier et juillet 2016.

Le citoyen Coderre

Le maire Coderre a reconnu avoir téléphoné à Marc Parent, mais en entrevue au 98,5FM, il a soutenu que « c’était Coderre le citoyen » qui avait contacté le chef de police. Lors d’une mêlée de presse plus tard à Lévis, le maire Coderre a expliqué que trois événements dont les médias avaient été saisis l’avaient conduit à faire ce geste.

Il a évoqué une demande qu’il aurait faite en juin 2014 — et qu’aurait rapportée Le Journal de Montréal — pour obtenir la présence de deux policiers afin de se rendre au concert de Corey Hart au Centre Bell.

Il a également expliqué que le président de la Fraternité des policiers, Yves Francoeur, lui avait montré un constat d’infraction qu’il avait reçu à Laval. Le président de syndicat aurait alors dit ne pas vouloir utiliser cette information. L’existence de cette contravention sera finalement rapportée par un média.

Le troisième événement touchait une contravention reçue par le maire et qui, selon la rumeur, n’aurait pas été payée et à laquelle s’est intéressé Patrick Lagacé.

« À un moment donné, tu te dis, je veux bien être une cible, mais est-ce que c’est légal ? Est-ce qu’on a le droit, au niveau du corps policier, de fouiller à l’intérieur du registre pour un citoyen et par la suite, sortir des affaires ? J’ai demandé au directeur si c’était légal. Je n’ai pas dit d’enquêter sur Lagacé », a expliqué le maire en insistant sur le fait qu’il ne se mêlait pas d’opérations.

M. Coderre affirme que ces fuites sont survenues dans un contexte de relations syndicales difficiles et qu’il s’agissait d’« informations sensibles » : « C’était une situation intenable. Si on se sent surveillé et que les policiers sont avant tout des syndiqués, il y a un problème. »

Le maire a soutenu n’avoir aucune responsabilité dans l’espionnage d’un journaliste : « Aucune responsabilité et je n’embarque pas là-dedans. Je ne m’occupe pas des opérations policières. »

De son côté, la Fraternité des policiers a rejeté les blâmes du maire : « Contrairement à ce qu’affirme M. Coderre, les relations de travail ne sont aucunement responsables de la chasse aux sorcières, de l’espionnage de journalistes et de la crise au SPVM », a indiqué le syndicat par courriel. « Il s’agit d’une évidente tentative de diversion pour occulter sa propre responsabilité en tant que maire qui s’ingère en demandant directement des enquêtes au directeur de police. »

L’opposition exige des excuses

Le chef de l’opposition, Luc Ferrandez, a demandé au maire de s’excuser pour son « manque de jugement » en intervenant auprès du SPVM. « Aujourd’hui on comprend pourquoi le maire Coderre a défendu bec et ongles son directeur de police et pourquoi il a traité l’affaire à la légère : il est personnellement impliqué dans cette affaire d’espionnage de Patrick Lagacé. En fait, c’est lui qui l’a déclenchée », a lancé le chef de Projet Montréal.

« Le maire Coderre a violé le sacro-saint principe de la séparation des pouvoirs. C’est du jamais vu », a renchéri le vice-président de la Commission sur la sécurité publique Alex Norris. Ce dernier s’interrogeait déjà dimanche sur l’impartialité et l’indépendance de Denis Gallant qui s’est vu confier le mandat pro bono d’examiner les gestes du chef de police Philippe Pichet en lien avec l’espionnage de journalistes.

La semaine passée, le SPVM et la Sûreté du Québec ont tour à tour reconnu avoir obtenu l’autorisation de récupérer les relevés téléphoniques de plusieurs journalistes québécois.

À voir en vidéo