Bisbille journalistique à Radio-Canada

La controverse porte sur un reportage à propos de traitements amaigrissants aux rayons laser de la société Zerona Québec, diffusé le 15 septembre 2015.
Photo: David Afriat Le Devoir La controverse porte sur un reportage à propos de traitements amaigrissants aux rayons laser de la société Zerona Québec, diffusé le 15 septembre 2015.

Une décision de l’ombudsman de Radio-Canada (RC) concernant un reportage de l’émission La facture a suscité une rare contestation de la part de la direction et des artisans de l’émission d’affaires publiques.

L’ombudsman a « outrepassé ses pouvoirs, a porté ombrage de manière tout à fait gratuite à la réputation d’individus qui ne méritaient pas d’être traités de la sorte et a choisi d’imposer ses propres préjugés à un reportage », écrit Jean Pelletier, premier directeur de l’information télé à Michel Cormier, directeur général de l’information des services français de RC. La lettre dont Le Devoir a obtenu copie est datée du 8 juillet.

La controverse porte sur un reportage à propos de traitements amaigrissants aux rayons laser de la société Zerona Québec, diffusé le 15 septembre 2015. Le traitement promet d’amincir la silhouette sans douleur, sans effort, sans chirurgie, promesses remises en question dans le reportage.

Déontologie floue

L’ombudsman de Radio-Canada est le gardien des normes journalistiques. Il ne reçoit pas les plaintes directement : son rôle consiste à réviser le traitement de celles déposées auprès des services concernés. La décision sur La facture a été une des premières traitées par l’ex-journaliste Guy Gendron, arrivé en poste le 1er avril.

Claude Charron, président de Zerona, demande à l’ombudsman d’intervenir le 18 janvier 2016. Il allègue que le reportage enfreint plusieurs règles de déontologie journalistiques. Il énonce sept griefs, dont l’utilisation d’un expert sur l’obésité en conflit d’intérêts présumé puisqu’il est lié à une clinique offrant une cure concurrente.

La direction de l’information réplique point par point le 17 février. Concernant le conflit d’intérêts d’un des experts interrogés pour sa connaissance des cellules adipeuses et du surpoids, la contre-attaque dit qu’il n’a jamais mis les pieds dans la partie esthétique de la clinique réputée concurrente.

La réponse affirme aussi que l’équipe du reportage a demandé à un autre expert indépendant de passer au crible les études du fabricant de l’appareil controversé, la compagnie Erchonia. « Il a donc examiné toutes les études fournies par le président d’Erchonia et a conclu que la technologie Zerona n’est pas efficace pour réduire les tissus adipeux », dit le répondant de RC.

Claude Charron fournit ensuite un « volumineux dossier » à l’appui de sa demande de révision. Il y reprend les griefs un à un.

La longue analyse de Guy Gendron, datée du 30 mai, les soupèse à son tour pour conclure que La facture a « enfreint plusieurs règles des Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada » :

L’exactitude, en omettant des faits « de manière répétée » ;

L’équité, en ne permettant pas aux personnes mises en cause de commenter tous les éléments pertinents ;

L’impartialité, en ne vérifiant pas suffisamment certains faits et les propos des experts interpellés.

La réponse à la révision de l’ombudsman se développe aussi point par point, précisément autour de 30 reproches relevés. Le texte de quelque 20 pages (avec des annexes supplémentaires) signé par le rédacteur en chef Alain Kémeid, cosigné par l’équipe de La facture, décrit comme « méprisant » le ton de M. Gendron et dénonce « les erreurs de fait de sa révision, les fausses prétentions qu’il nous prête, les erreurs de sa propre recherche sur l’efficacité du produit ». Cette réplique défend aussi la compétence des experts et la réputation de l’émission.

 

De la réputation

Un exemple. Les journalistes et recherchistes reprochent à Guy Gendron de contredire une évaluation négative de l’expert du reportage en citant une étude dénichée sur Google d’un professeur de Harvard qui conclut plutôt à l’efficacité de l’appareil de Zerona. Ce même expert, dans sa propre réplique annexée, dit que « la lecture de l’article par M. Gendron et l’utilisation d’une phrase hors contexte […] n’est pas le résultat d’un processus scientifique, mais bien le résultat de la lecture d’un non-expert d’un article de revue spécialisé ».

La lettre d’un directeur de l’information à l’autre s’appuie sur cette démarche critique de l’ombudsman reconnue comme « inusitée », puisque les émissions de RC ont tendance à accepter les révisions. Guy Gendron « fait preuve de condescendance », écrit Jean Pelletier à Michel Cormier. « Il s’érige en spécialiste de la recherche sur les lasers en affirmant qu’avec quelques clics de moteurs de recherche il avait pu, lui, mettre en pièces les affirmations du journaliste et des spécialistes, écrit le directeur. J’émets de plus le voeu que l’ombudsman comprendra à la lumière de notre réponse que sa fonction l’oblige au plus grand respect envers les plaignants certes, mais aussi les experts invités, les artisans de la Société RC comme le travail qu’ils accomplissent, car il en va de la réputation même du Service de l’information. »

L’ombudsman Guy Gendron n’a pas voulu commenter l’affaire, sa fonction étant semblable à celle d’un juge : il rend sa décision et ne l’explique pas davantage.

Michel Cormier a préféré ne pas commenter ce dossier. Jean Pelletier n’a pas répondu à la demande d’entrevue.

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