Les femmes doivent-elles payer pour leur succès?

Dans leur livre «Les superbes», au moyen de rencontres avec des femmes auréolées de succès, les coauteures Léa Clermont-Dion et Marie Hélène Poitras démontrent que, dans tous les milieux, l’escalade des femmes vers le succès ne se fait pas sans heurts, sans jalousie, sans attaques personnelles sur leur physique, leur sexualité, autant de choses qui n’ont rien à voir avec leurs idées ou leurs compétences.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Dans leur livre «Les superbes», au moyen de rencontres avec des femmes auréolées de succès, les coauteures Léa Clermont-Dion et Marie Hélène Poitras démontrent que, dans tous les milieux, l’escalade des femmes vers le succès ne se fait pas sans heurts, sans jalousie, sans attaques personnelles sur leur physique, leur sexualité, autant de choses qui n’ont rien à voir avec leurs idées ou leurs compétences.

Le succès vient-il avec un prix à payer ? C’est la question qu’ont posée à une vingtaine de femmes accomplies Marie Hélène Poitras et Léa Clermont-Dion, féministes de deux générations dans Les superbes. Une enquête sur le succès et les femmes.

Jusque-là tout allait bien. Roman plébiscité, prix France-Québec, passage remarqué à l’émission Tout le monde en parle. Puis un jour, tout bascule. Le succès de l’écrivaine Marie Hélène Poitras se transforme en cauchemar, en boulet. Boudée par des pairs, violemment attaquée par un éditeur sur Facebook, elle voit son ascension, jusque-là ponctuée de fleurs et de champagne, tourner à l’enfer quotidien.

« Ça m’a pris à la gorge. Je me suis mise à faire de l’hypertension, à 40 ans ! Je ne dormais plus. Tout mon corps hurlait : “N’en jetez plus, la cour est pleine !” », explique-t-elle dans Les superbes.

Même portrait pour la jeune réalisatrice de Beauté fatale, documentaire portant sur les diktats de la beauté féminine, qui s’est elle aussi brûlé les ailes après son irruption dans la sphère médiatique. « Après le documentaire, j’ai eu des menaces de mort, j’étais l’objet de slut shaming sur Facebook. Je me sentais comme de la merde et j’ai fait de l’anxiété. Ce livre, ç’a été une thérapie », explique Léa, qui a entamé depuis un doctorat sur les femmes, la violence et le numérique.


Les superbes, en plus d’être un fabuleux exutoire pour ces deux écorchées vives, est le fruit de la correspondance qu’ont échangée les deux femmes pendant plusieurs mois, sur les revers et dommages collatéraux qui accompagnent trop souvent le succès des femmes. Seules ? Non. Une vingtaine de battantes de tous milieux viennent y confirmer cette amère vérité : notre société s’accommode mal du succès lorsqu’il se conjugue au féminin.

« Qu’on le veuille ou pas, la parole des femmes dérange. Il y a un prix à payer pour ça. Le succès s’accompagne d’une punition », affirme en entrevue Marie Hélène Poitras, qui a même hésité à se plonger dans l’écriture d’un nouveau roman après les égratignures récoltées dans la foulée du succès de Griffintown (2012).

Le fil des rencontres menées par les coauteures avec des femmes auréolées de succès, comme Perrine Leblanc, jeune écrivaine publiée chez Gallimard, la chanteuse Coeur de pirate, Martine Delvaux, écrivaine féministe, Francine Pelletier, journaliste émérite ou Louise Arbour, ex-procureure en chef de la Cour pénale internationale, confirme malheureusement leurs craintes.

Dans tous les milieux, l’escalade des femmes vers le succès ne se fait pas sans heurts, sans jalousie, sans attaques personnelles sur leur physique, leur sexualité, autant de choses qui n’ont rien à voir avec leurs idées ou leurs compétences.

« Pourquoi Léa est-elle constamment jugée sur son âge et sa beauté ? Pose-t-on toujours des questions sur son allure à Gabriel Nadeau-Dubois, qui est pourtant un beau gars, ou sur ses vêtements ? On fait ça juste aux femmes », soulève Marie Hélène Poitras.

L’univers des réseaux sociaux est venu ajouter au dénigrement insidieux qui colle trop souvent aux femmes connues, en donnant voix à une déferlante de harceleurs, trolls et autres « haters » qui cultivent la culture de la violence et du viol à l’endroit des femmes qui occupent la place publique.

 

Quand le succès rend malade

L’histoire de Perrine Leblanc, jeune écrivaine dans la vingtaine, auteure du succès littéraire L’homme blanc, on dit long sur ce qu’ont à endurer celles dont le succès dérange. « Un éditeur m’a dit : “si t’étais pas cute, t’aurais pas droit à la même attention médiatique.” Ce que j’ai entendu était extrêmement violent… Pendant des mois, je me suis cachée et j’ai arrêté de répondre aux courriels », confie-t-elle dans Les superbes.

Un jour, son système immunitaire déclare forfait. « Je me suis réveillée le visage enflé, les yeux gonflés au bord des larmes, c’était trop », dit-elle. En France, on l’avait prévenue du ressac. « Maintenant que vous êtes publiée chez Gallimard, on va vous détester ! Préparez-vous. »

Des stars confirmées comme Coeur de pirate n’échappent pas à ce travail de sape qui, avoue-t-elle, fait partie du quotidien. « Il y a des moments où j’ai vraiment eu peur. Des gens m’écrivent des trucs violents. Les menaces de mort, il faut les dénoncer », ajoute la chanteuse. Ces échos haineux sont si constants que plusieurs n’en font plus de cas. Mais Mariloup Wolfe, elle, plongée au coeur d’un tourbillon fielleux par le blogueur Gab Roy, qui a pris des airs d’appel au viol, a fait déborder le vase. La comédienne a craint pour sa vie, la peur est devenue quotidienne. On connaît la suite de l’histoire, qui s’est terminée devant des avocats et une entente à l’amiable.

Même dans les milieux universitaires prétendument progressistes ou dans les hautes sphères du pouvoir, le succès féminin agace, affirme Les superbes. Pauline Marois sait combien le qualificatif d’« ambitieuse » lui a souvent été accolé comme une maladie honteuse. « Un journaliste m’a qualifiée de femme ambitieuse ; dans sa bouche, il s’agissait d’un défaut, d’une insulte. Le pouvoir, c’est sale et ça corrompt, alors qu’une femme se doit d’être vertueuse », révèle Pauline Marois, dans cette mise à nu collective.

 

La vie est un ring de boxe

Certes, la vie peut devenir un ring de boxe où la rivalité fait mal à tous ceux, femmes ou hommes, qui bûchent pour gravir les échelons. Mais pourquoi la route des femmes doit-elle être obligatoirement parsemée d’attaques personnelles et de médisances sur leur apparence physique. « Chaque fois qu’une fille débarque sur la place publique, on s’intéresse à son linge et à ses bijoux. On critique sans vergogne les foulards et les bijoux de Pauline Marois, mais est-ce qu’on a parlé des tailleurs d’André Boisclair, signés Philippe Dubuc ? »

Des vétérantes comme Francine Pelletier, cofondatrice de La vie en rose, aujourd’hui chroniqueuse au Devoir, répondent à ce cri du coeur en disant que 40 ans de luttes féministes n’ont pas réussi à éliminer le doute et l’hésitation qui rongent, en leur for intérieur, bien des femmes. Depuis l’enfance, on leur serine qu’il leur faut être discrètes, attentives aux autres, généreuses. Pour une armée d’hommes narcissiques qui occupent les ondes médiatiques, combien y a-t-il de femmes aussi sûres d’elles-mêmes ? Trop peu, tranche Francine Pelletier. « Ce n’est pas pour vous décourager, les filles, mais le chemin s’annonce encore long », conclut-elle.

Une conclusion à laquelle arrivent aussi Pauline Gagnon, chercheuse de renommée mondiale et spécialiste du fameux boson de Higgs, convaincue « qu’il faut être doublement qualifiée » pour percer dans le monde masculin de la science, et Louise Arbour qui, même au sein de grandes instances onusiennes, a eu maille à partir avec les stéréotypes. « Un ministre a déjà affirmé que j’étais une honte, une disgrâce, lorsque j’ai quitté l’ONU. Quand une femme dérange, on la traite de bitch. On en revient à la sexualité. »


Le choc de la réalité

Ces revers subis par autant de femmes modèles ont eu l’effet d’une douloureuse épreuve du réel pour les coauteures des Superbes.

« C’est vrai que ce n’est pas rose bonbon et qu’il y a encore plein d’inégalités. Mais ce livre fait du bien parce qu’on n’est plus seules. » Au cours de cet exercice, Marie Hélène Poitras, elle, a compris que ce n’est pas elle qu’on attaque quand elle ou d’autres femmes tentent de sortir du lot et revendiquent leur place au soleil.

« Je comprends que ce n’est pas moi qui suis attaquée, mais que c’est toutes les femmes en général », explique-t-elle. Au-delà du choc de la réalité, ce regard lucide posé en compagnie de femmes de tête ouvre aussi la porte vers de nouvelles solidarités, dit celle qui dit avoir encore « quelques flèches dans les flancs ». « Il faut apprendre à cultiver l’indignation. Ce livre, ce n’est pas facile, mais ça redonne du pouvoir. Il y a aussi quelque chose d’héroïque à exposer ces vulnérabilités. J’aimerais que ça ait le même effet chez ceux qui le liront. »

Les superbes. Une enquête sur le succès et les femmes

Marie Hélène Poitras et Léa Clermont-Dion, VLB éditeur, 2016, 256 pages

7 commentaires
  • Gilbert Turp - Abonné 3 octobre 2016 08 h 21

    Profondément troublant

    Comme toujours, la condition féminine donne à entendre le « la » de la musique sociale.
    Cet article très troublant, très inquiétant, confirme mes craintes d'un recul généralisé de l'élan de libération qui a porté notre société pendant 50 ans. Les mouvements collectifs se dispersent ou se groupusculisent, féminisme inclus.
    Dans une société sans projet qui se contente de faire de la « gestion » du train-train quotidien et de nous encadrer avec un discours de vertu, les gains individuels, fautes d'être portés par un élan collectif, peuvent vite se révéler illusoires ou fragiles.
    C'est lourd à porter, une vie qu'on veut libre, quand on ne se sent pas soi-même porté par un élan plus grand que soi.
    Tant mieux si ce livre perce la tragique solitude de notre temps. Je suis de tout cœur avec ces femmes, car leur élan vers la liberté et la joie est aussi le mien. J'espère que nos luttes contre ce qui fait obstacle à nos diverses libérations retrouvent le moyen de s'additionner.

  • Patrick Daganaud - Abonné 3 octobre 2016 08 h 37

    LA COURSE AU POUVOIR...

    La course au pouvoir, sous toutes les formes de ce dernier, entraîne dans la violence séculaire des hommes.

    Prendre de l'espace et emprunter les processus de consécration et de sacralisation, c'est s'exposer à la perversion cristallisée dans ces processus initialement masculins, mais devenus, à mon sens à tort, revendiqués par les femmes.

    Nous sommes dans le monde des coups bas, des poignards dans le dos (y compris féminins), de la prédation jalouse où le succès de l'une ou de l'un fait de l'ombre à l'autre et où, précisément, le succès est la quête du soleil.

    Il est illusoire de croire que la quête du soleil pour soi ne fera de l'ombre à personne...

    Est-ce juste? Non!

    Est-ce hypertrophié pour les femmes : oui!

    Les hommes ont des régressions réflexes aux bas instincts.
    Certaines femmes les acquièrent.

    Ce qui est injuste, c'est ce que l'on a fait du pouvoir et des pouvoirs dans cette confusion masculine entre se servir et servir.

    Tant qu'il en sera ainsi et tant que les femmes et les hommes progressistes n'auront pas construit, ensemble, un autre modèle sans prédation, il y aura des proies et des prédateurs... et des prédatrices.

    • Roxane Bertrand - Abonnée 3 octobre 2016 18 h 50

      Entièrement d'accord. Je ne pense pas que les milieux de pouvoir soient fermés aux femmes, mais les règles du jeux les déstabilisent. Un milieu de loups auxquels les femmes ne sont pas instinctivement à l'aise et se font attaquer dans leurs faiblesses.

      Les femmes ne sont pas incapables de coups bas, mais leur force est davantage dans le consensus. Malheureusement, dans certains milieu, cela les désavantage.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 3 octobre 2016 08 h 40

    Superbe photo

    Bravo !

    • Jocelyne Bellefeuille - Abonnée 3 octobre 2016 12 h 14

      Finalement, vous tentez de dire subtilement, et dans un syle emberlificoté, que les hommes et les femmes subissent "également ou autant" de la discrimination au travail et en font subir aux autres.

      Je ne sais pas dans quel monde vous vivez. Je regrette mais on ne peut pas mettre les hommes et les femmes sur le même pied mais admettre que les femmes sont les premières à être victimes de discrimination.

      Loin de moi de penser que les hommes ne subissent pas de discrimination entre hommes mais ils en ont une de moins: la discrimination sexuelle que les femmes subissent.

      Les femmes doivent se battre pour obtenir une place dans ce monde d'hommes en plus de s'occuper du foyer, tâche distribuée inégalement dans le couple. Je vous laisse deviner qui en porte la plus lourde tâche: une autre discrimination.

      Je ne voudrais pas vous avoir comme patron.

  • Louise Martin - Abonné 3 octobre 2016 13 h 42

    Quelle tête?

    Est-ce que ça existe l'expression «homme de tête»?
    La place des femmes, un combat perpétuel. Merci à ces écrivaines.

  • Loyola Leroux - Abonné 4 octobre 2016 18 h 02

    Des femmes mécontentes au paradis des féministes, le Québec !

    Selon Florence Montreynaud, de passage a Montréal en 2002, «Le Québec, c'est ce qu'il y a de plus proche du paradis féministe ! ». En 2007, de passage a Montréal, Simone Weil, ancienne ministre de la Santé en France, et survivante de l’holocauste en visite au Québec, suite à une discussion sur l’avortement ‘’a ajouté envier souvent la place des femmes d’ici, jugées ‘’extraordinairement émancipées’’.

    L’équité salariale est une loi au Québec, mais pas encore au Canada ni aux États-Unis. D’autres programmes avantageant les femmes ont été créés : la relativité salariale, les congés parentaux, le réseau de garderie, la discrimination positive, la création de départements d’études féministes dans les universités, l’application des criteres féministes dans la fonction publique et l’enseignement comme la recherche du consensus, etc. et plusieurs autres plate-formes rendant la vie des femmes plus facile au Québec.

    Avec ces idées en tete j’ai été tres surpris de lire l’article ‘’Les femmes doivent elles payer pour leur succes ?’’ Une auteure doit elle s’attendre a ce qu’aucun journaliste ne la critique ? Ne devons nous pas faire attention a l’enflure verbale ? Comme dans l’expression ‘’si t’étais pas cute … Ce que j’ai entendu était extremement violent.’’ Comment qualifier un compliment enjoleur ? et un viol ? Le baratinage serait il devenu ‘’extremement violent’’ ?

    Il me reste a lire ‘’Les superbes’’.