Le «Washington Post» lâche Edward Snowden

Edward Snowden a appelé, mercredi dernier, le président Obama à lui accorder son pardon avant de quitter ses fonctions en janvier 2017, estimant que son pays avait bénéficié de ses révélations.
Photo: Mary Altaffer Associated Press Edward Snowden a appelé, mercredi dernier, le président Obama à lui accorder son pardon avant de quitter ses fonctions en janvier 2017, estimant que son pays avait bénéficié de ses révélations.

Le quotidien a tiré profit des informations de l’informaticien Edward Snowden sur la surveillance de masse aux États-Unis, au point de remporter un prestigieux prix Pulitzer. Mais dans un texte paru ce week-end, son comité éditorial reprend les arguments de la Maison-Blanche. Et désavoue de facto le travail de ses journalistes.

La prise de position fait grand bruit. Alors qu’une pétition lancée mercredi par trois associations de défense des droits de la personne et des libertés demande au président des États-Unis la grâce d’Edward Snowden et alors que le film d’Oliver Stone consacré au lanceur d’alerte vient de sortir sur les écrans américains, le Washington Post appelle Barack Obama à la fermeté. « Pas de grâce pour Edward Snowden », assène le titre du texte signé par le comité éditorial du quotidien et publié ce week-end.

Si l’affaire fait couler tant d’encre, c’est parce que le Washington Post fait partie de la petite poignée de médias qui ont eu accès en exclusivité aux documents confidentiels de la NSA transmis par l’ancien consultant. Et qu’il a reçu en 2014, avec le Guardian, le prix Pulitzer du « service public »… Jusqu’ici, les bénéficiaires de cette « fuite » d’une ampleur inédite avaient plaidé la cause de leur source. Tant le New York Times et The Intercept que le Guardian ont appelé Obama à permettre à Snowden de rentrer chez lui sans craindre un procès inique et des décennies de prison. L’ancien rédacteur en chef du quotidien britannique, Alan Rusbridger, est d’ailleurs l’un des signataires de la pétition.

« Des dommages énormes à la sécurité »

L’éditorial du Washington Post, lui, reprend la position qui prévaut à la Maison-Blanche. Tout juste reconnaît-il que les révélations sur le programme de collecte des « métadonnées » téléphoniques des citoyens américains ont eu un impact positif — elles ont débouché, en juin 2015, sur l’adoption du « USA Freedom Act », qui restreint pour la première fois les moyens de la NSA. Pour le reste, le quotidien américain estime que le programme Prism, qui permet à l’agence d’accéder aux données stockées par les géants du Net, est « à la fois clairement légal et pas clairement une menace pour la vie privée ». Il reproche à Snowden « ses révélations sur les opérations internationales de l’agence [qui ont] pu causer des dommages énormes à la sécurité nationale ». Et d’en appeler à une « négociation » entre le gouvernement américain et le lanceur d’alerte, car, juge-t-il, « une grâce pure et simple ferait pencher la balance du mauvais côté ».

Mais dans une réponse cinglante sur The Intercept, le journaliste Glenn Greenwald ne se prive pas d’appuyer là où ça fait mal. Car le Washington Post n’est pas seulement le premier média à appeler à des poursuites contre sa propre source. Il le fait, en prime, en s’appuyant sur des éléments… qui résultent de ses propres choix journalistiques. C’est en effet le quotidien américain qui a, avec le Guardian, révélé l’existence de Prism, ainsi que celle d’autres « opérations internationales » de la NSA. Et ce sont précisément ces révélations qui lui ont valu d’être récompensé. « Snowden lui-même n’a jamais publiquement divulgué un seul document, donc tous les programmes révélés l’ont été, au final, par des organes de presse », écrit Greenwald. Ce que ne manque pas de souligner le lanceur d’alerte.

« Un service rendu au public »

Comme le note Greenwald, le comité éditorial du Washington Post est distinct de la rédaction et ne s’exprime pas au nom de cette dernière. À l’époque où le quotidien recevait le Pulitzer, son rédacteur en chef, Martin Baron, jugeait d’ailleurs que « dévoiler l’expansion massive du réseau de surveillance de la NSA était indiscutablement un service rendu au public ».

Tout récemment encore, Barton Gellman, l’un des journalistes qui ont travaillé sur les documents transmis par le lanceur d’alerte, a proprement étrillé le rapport sur Snowden rendu par la commission du renseignement de la Chambre des représentants, qu’il juge d’une « malhonnêteté agressive ». Il a d’ailleurs réagi, lundi, sur Twitter.

D’évidence, entre des enquêteurs qui ont mis sur la place publique le débat sur la surveillance de masse et un comité éditorial qui reprend sans sourciller les arguments des autorités américaines, au point de remettre en cause le travail de son propre journal, il y a plus que de la friture sur la ligne.

6 commentaires
  • Louis Gagnon - Inscrit 20 septembre 2016 05 h 05

    est-ce possible de commenter

    laisser un commentaire sur un article à propos de Snowden nous ajoutera à la liste des personnes dicidentes ?

  • Robert Morin - Abonné 20 septembre 2016 08 h 29

    Hypocrisie pure et simple

    ...il n'y a pas d'autres mots pour décrire ces sépulcres blanchis du Washington Post!

  • Gilles Théberge - Abonné 20 septembre 2016 09 h 21

    Même attitude qu'envers Israël.

    Deux poids, deux mesures.

  • Colette * Doublon * Pagé - Inscrite 20 septembre 2016 09 h 29

    Tartuffe !

    Après avoir publié de façon volontaire les informations du sonneur d'alerte Snowden, le Washington Post gagnant du prix Pulitzer lui tourne le dos pour exiger du Gouvernement la fermeté. C'est comme cracher dans la soupe !

    En se faisant le Washington Post, une publication respectée, se tire dans le pied et porte atteinte à la liberté d'expression, au respect de ses sources et à la défense de l'intérêt publc.

    • Rose Marquis - Abonnée 20 septembre 2016 09 h 35

      Bonne conclusion.

  • Nicole D. Sévigny - Abonnée 20 septembre 2016 21 h 19

    Tout est dans...le titre

    Le Washington Post ...lâche! comme dans lâcheté