CHOI FM est prête à se censurer

La controversée station de radio de Québec CHOI FM est prête à se censurer pour assurer sa survie. Dans une ultime tentative visant à éviter la fermeture de sa station par le CRTC, le président de Genex Communications, Patrice Demers, a proposé de mettre en place un délai de diffusion de 16 secondes pendant l'émission matinale des animateurs Jeff Fillion et André Arthur, ce qui permettrait à des employés de la station de censurer les propos offensants susceptibles de contrevenir à la loi.

Le président du CRTC, Charles Dalfen, estime qu'un tel délai «va peut-être aider à régler le problème» mais que le non-renouvellement et la suspension du permis de CHOI FM sont toujours envisagés. «La chose la plus sérieuse, c'est qu'on attaque des groupes, qu'on risque d'exposer au mépris des gens faibles et sans pouvoir. Il faut faire en sorte que la loi soit respectée. La dernière chose que l'on veut faire, c'est de retirer une licence, mais il faut respecter les droits humains», a expliqué Charles Dalfen hier à la fin de la dernière journée d'audiences publiques du CRTC à Québec.

Un non-renouvellement du permis de CHOI FM serait percutant. Le CRTC n'a jamais décrété la fermeture d'une station en raison de son contenu verbal depuis au moins 20 ans au Canada.

Genex Communications dispose d'une semaine pour déposer au CRTC une proposition complète portant sur les mesures que l'entreprise souhaite adopter pour respecter les règles de radiodiffusion. Patrice Demers a décidé de plier «parce qu'on a pensé que ça allait réconforter le conseil», a-t-il dit.

La survie de la station repose maintenant entre les mains du CRTC, qui rendra une décision au cours des prochaines semaines. Quelle qu'elle soit, cette décision provoquera une onde de choc à Québec. Non seulement CHOI FM occupe la position de tête dans le marché radiophonique de la capitale avec quelque 348 000 auditeurs, elle a déjà prouvé sa capacité de faire se déplacer les foules. Si le mouvement pour la réouverture de l'enquête Scorpion sur la prostitution juvénile a fait tant jaser, si des manifestations ont eu lieu en faveur de ce mouvement, si des drapeaux aux couleurs de cette opération flottent sur plusieurs antennes d'automobiles à Québec et si les rumeurs ont à ce point circulé sur l'implication de personnalités publiques dans ce dossier que certaines d'entre elles en viennent même à les nier publiquement, c'est surtout en raison de CHOI FM.

Des audiences mouvementées

Les audiences publiques ont pris fin après plus de douze heures de débats sur le contenu verbal de la programmation de CHOI FM et la volonté réelle de son propriétaire d'assumer ses responsabilités de radiodiffuseur.

Tous les représentants du CRTC — et même son président — le reconnaissent: jamais les audiences publiques n'ont été prises d'assaut par autant d'auditeurs aussi agités par le passé. Aux moments les plus forts, pas moins de 300 personnes ont assisté aux audiences cette semaine. «Ça démontre un appui fort et émotionnel pour cette station. Ça joue en faveur du requérant. Mais ça ne donne pas tous les droits pour dire n'importe quoi sur les ondes», a fait observer Charles Dalfen. Il ne s'est pas dit offensé outre mesure par les huées lancées à l'endroit du CRTC lorsque CHOI FM essuyait des critiques.

Hier, les représentants du CRTC ont toutefois dû expulser un auditeur, Roger Gagnon, qui n'hésitait pas à crier haut et fort son point de vue. «Continuez le débat, c'est nos taxes qui vous paient», a-t-il lancé aux représentants du CRTC. Les agents de sécurité ont escorté M. Gagnon à l'extérieur de la salle. «Les commissaires veulent avoir une conférence tranquille», a-t-on expliqué à M. Gagnon. «C'est une bouffonnerie», a-t-il répondu. Quelques auditeurs ont qualifié le geste d'«illégal» et digne d'une «dictature».

Avec des propos similaires, des supporteurs de CHOI FM ont témoigné hier et jeudi devant le CRTC. Jacques Zylberberg, professeur au département de science politique de l'Université Laval, a accusé le CRTC de tenir un «procès inquisitoire». Au cours de son discours enflammé, il a affirmé qu'«on ne régit pas la critique» et qu'«aucune commission ne doit supprimer le droit à la liberté». La foule a salué ces propos par une ovation. «Liberté! Liberté! Liberté!», a-t-elle scandé. Elle a été agitée tout au long des audiences. Les auditeurs présents ont acclamé les interventions de CHOI FM et conspué des commentaires émis par les représentants du CRTC. Une situation «inhabituelle», voire «anormale», ont confié au Devoir des représentants du CRTC.

Au cours de ces audiences réputées pour leur sobriété, le ton a souvent monté, particulièrement au moment où Patrice Demers et ses avocats, Guy Bertrand et René Dion, ont été mitraillés de questions pendant cinq heures. Les échanges entre Me Bertrand et la vice-présidente du CRTC, Andrée Wylie, ont été particulièrement vifs.

«Me Bertrand, vous allez rire si, demain, un concurrent se réfère à vous comme un hostie de prétentieux qui se gratte l'anus [comme l'ont fait les animateurs de CHOI FM à l'endroit de personnalités publiques]?», a demandé Mme Wylie. «Je ne sais pas si je vais rire, mais beaucoup de monde va rire de moi», a-t-il répondu.

Lorsque le CRTC a noté qu'André Arthur a déjà traité de «fils de cannibales et d'écoeurants» les étudiants d'origine africaine qui fréquentent l'Université Laval, Me Bertrand a répondu que «ça peut choquer mais qu'il faut faire confiance au jugement de la population». Et quand le CRTC a indiqué que Jeff Fillion a déjà affirmé que les déficients intellectuels «ne méritent pas de vivre», qu'ils sont «un hostie de paquet de trouble» et qu'il faudrait les gazer, Me Bertrand a rétorqué que l'animateur voulait soulever un débat sur l'euthanasie. Il a mis en garde le conseil contre les «bouts de textes cités hors contexte». «C'est évident que c'est exagéré et que ce n'est pas une incitation au meurtre», a-t-il dit.

«Ça prend un niveau de langage qui rejoint les gens», a expliqué René Dion pour justifier le recours aux sacres en ondes. Les représentants de Genex ont aussi plaidé que les expressions «hostie de chieux» et «mange-marde» sont acceptables puisqu'ils sont fréquemment utilisés par les jeunes entre eux et dans les vestiaires des hockeyeurs. Andrée Wylie a aussitôt précisé que «les ondes atteignent des centaines de milliers de personnes».

Si CHOI FM n'a pas manqué de faire valoir qu'elle a prononcé des excuses en ondes à quelques occasions, le CRTC a précisé qu'elle l'a fait seulement pour éviter des poursuites judiciaires. Qui plus est, aucune note n'a été portée aux dossiers des animateurs à la suite de leurs dérapages.

Me Guy Bertrand s'est plaint à maintes reprises du «peu de temps» que lui accordait le CRTC pour expliquer sa position. Hier, alors qu'Andrée Wylie a rejeté la demande de Me Bertrand de faire témoigner une personne qui ne figurait pas sur la liste officielle, l'avocat est retourné à sa place en grommelant: «Grossier personnage!»

Il ne s'agit pas de la première affirmation étonnante de Me Bertrand. Le syndic du Barreau du Québec a décidé d'ouvrir une enquête sur des propos tenus par l'avocat en marge des audiences. Le Barreau se demande si Me Bertrand a outrepassé la limite déontologique en affirmant mercredi qu'«en démocratie, on peut faire tout si on est prêt à en payer le prix. Je peux aller brûler votre maison si je suis prêt à aller en prison. Je peux tuer quelqu'un si je suis prêt à aller en prison». Me Bertrand a dit n'avoir rien à se reprocher. «Je vais attendre la plainte. J'espère qu'il n'y a pas des maniaques et des fous qui pensent que j'ai incité à commettre des crimes», a-t-il dit.

Une question

de confiance

Même si la liste officielle de comparution comprenait plusieurs personnes qui appuient CHOI FM (dont des groupes de rock alternatif et des auditeurs), le Conseil de presse du Québec a proposé un discours critique jeudi soir. Il s'est demandé si on peut «se servir impunément des ondes pour jouer le rôle d'un pseudo-justicier social qui n'hésitera pas, selon son humeur, à présenter des rumeurs comme des faits, à déformer la réalité, à ternir des réputations ou encore à tenir des propos discriminatoires». Le Conseil de presse n'exige pas le non-renouvellement du permis de la station mais demande plutôt l'imposition de mesures coercitives. C'est aussi l'opinion du maire de Québec, Jean-Paul L'Allier, qui a déposé un mémoire virulent au CRTC mais ne s'est pas présenté aux audiences. Le producteur Guy Cloutier, qui recommande la fermeture de la station en raison de propos offensants tenus à son encontre et celle de sa fille, Véronique Cloutier, n'a pas voulu faire valoir devant le CRTC la position contenue dans son mémoire.

Patrice Demers a défendu sa station en expliquant qu'elle représente d'abord et avant tout un pilier de l'industrie du rock alternatif et un média dédié aux jeunes. «Nous nous sommes efforcés d'expliquer les efforts déployés par Genex, mais notre perception est que nous n'aurons pas eu une oreille attentive, à laquelle nous nous attendions», a dit M. Demers, qui demande que son permis, qui expire le 31 août prochain, soit renouvelé pour une durée de sept ans.

M. Demers estime qu'un délai de 16 secondes avant de diffuser les propos de ses animateurs controversés — une pratique à laquelle la CBC a envisagé d'avoir recours dans le cas de son commentateur sportif Don Cherry — devrait éviter les dérapages, «mais pas à 100 %». Qui plus est, selon M. Demers, une liste de mots interdits en ondes et la création d'une boîte vocale et d'un courriel afin de recueillir les plaintes du public représentent d'autres mesures qui pourraient rassurer le CRTC.

Or la confiance du CRTC a été mise à rude épreuve par CHOI FM. Le permis de Genex avait été renouvelé pour une période de deux ans, en 2002, à la condition que sa station se dote d'un code de déontologie. Genex a obtempéré. Le CRTC déplore toutefois que plusieurs dérapages soient survenus depuis.

Genex Communications craint le pire. Patrice Demers dit même avoir refusé la démission de Jeff Fillion et André Arthur, qui auraient ainsi voulu empêcher la fermeture de la station.