Québec fait fi de ses propres directives

Entre 2010 et 2016, ces petites entreprises de presse ont vu les sommes payées en publicité par le gouvernement du Québec et ses agences fondre de près de 90 %.
Photo: iStock Entre 2010 et 2016, ces petites entreprises de presse ont vu les sommes payées en publicité par le gouvernement du Québec et ses agences fondre de près de 90 %.

Plongés en pleine crise, les médias communautaires voient leur échapper l’une des principales formes d’aide qui leur est destinée. Alors que l’État québécois est censé investir au moins 4 % de son budget publicitaire dans les journaux, radios et télévisions communautaires de la province, ceux-ci n’ont obtenu depuis 2010 qu’une fraction de cet argent, a appris Le Devoir.

Depuis 1995, les ministères et organismes gouvernementaux québécois ont l’instruction d’investir « un minimum de 4 % » de leur budget en placements publicitaires dans les médias communautaires. Une manne de plusieurs millions de dollars qui leur échappe toutefois, Québec ayant raté cette cible chaque année depuis 2010.

L’ensemble des ministères, agences et autres organismes ont investi à peine 2,5 % de leurs budgets publicitaires dans ces médias en 2016, une part en baisse constante depuis 2011 (3,5 %). Le portrait est encore plus dramatique lorsqu’on s’attarde aux ministères uniquement, la portion de la tarte publicitaire accordée aux médias communautaires ayant chuté de 2,3 % en 2010 à 1,3 % en 2016, après un pic exceptionnel de 4,3 % en 2011.

   

L’imprimé particulièrement touché

Pour les journaux, la chute est encore plus dramatique, déplore Yvan Noé Girouard, directeur général de l’Association des médias écrits communautaires du Québec. Entre 2010 et 2016, ces petites entreprises de presse ont vu les sommes payées en publicité par le gouvernement du Québec et ses agences fondre de près de 90 %. « On a reçu moins de 15 000 $ de publicité gouvernementale en 2015-2016… divisés par 87 médias écrits ! » expose-t-il.

Directeur général de l’Association des radiodiffuseurs communautaires du Québec, Martin Bougie juge la situation tout aussi intenable pour les radios. « Il ne s’agit pas de sommes énormes pour le gouvernement, alors que pour nous, ça peut faire toute la différence. On demande à toutes les occasions que nous avons au gouvernement de respecter la règle des 4 %. »

Le ministère de la Culture et des Communications (MCC), chargé de l’application de cette politique, affirme qu’il « veille à sensibiliser les ministères et organismes », en « réitérant » l’importance du respect de cette règle des 4 %, qu’il qualifie de « mesure incitative ».

Force est toutefois de constater que la « sensibilisation » ne suffit pas, même au MCC. Pour l’année 2015-2016, peu de dossiers ont fait l’objet de placements publicitaires communautaire, reconnaît-on. Ceux-ci « ont davantage été faits dans des médias spécialisés ou des quotidiens, car ces publics répondaient mieux aux différents objectifs du MCC. Le MCC a effectué des choix judicieux en fonction de la clientèle à atteindre ».

    

Une baisse continue

En entrevue au Devoir, le ministre de la Culture et des Communications, Luc Fortin, s’est défendu en soutenant que son gouvernement avait « agi » pour renverser la tendance. La prédécesseure de M. Fortin, Hélène David, avait notamment écrit l’an denier à tous ses collègues du Conseil des ministres pour réitérer l’importance de respecter ce décret gouvernemental.

Or, vérification faite, la part de publicité achetée dans les médias communautaires a baissé de 2,7 à 1,3 %, depuis ce rappel à l’ordre. « Ça démontre la pertinence de réitérer cette sensibilisation », répond M. Fortin.

Il rappelle que ces 4 % ne représentent qu’une forme parmi d’autres d’appui financier aux journaux communautaires. « Cette politique est toujours nécessaire, mais il faut la voir comme un complément au soutien public déjà offert. »

« Spectateur » de la crise

Les données compilées par Le Devoir n’étonnent en rien Véronique Hivon, la porte-parole du Parti québécois en matière de Culture, qui talonne depuis de nombreux mois Luc Fortin et sa prédécesseure au sujet de l’impact pour les régions du Québec de la crise des médias. « Face à la crise des médias, le gouvernement est un spectateur, juge-t-elle. On n’a aucun signal d’un début de commencement de vision de mesures pour que les médias puissent passer à travers la crise, de la part de M. Fortin. »

Une étude commandée par la Fédération nationale des communications en début d’année montre que le Québec est l’un des endroits en Occident où l’aide publique aux médias est la moins élevée. L’État verse ici environ 3 $ par an et par habitant par rapport à 5 $ aux États-Unis, 18 $ au Royaume-Uni et 92 $ en Finlande.

2 commentaires
  • Christiane Dupont - Abonnée 27 juin 2016 11 h 26

    Il faut que Québec pousse à la roue

    Alors qu'Ottawa étudie présentement la situation des médias et des communautés locales avec sérieux, et poursuivra son étude l'automne prochain, Québec devrait faire la même chose!
    Aucun gouvernement ne saurait se glorifier du fait que ses électeurs ne sont pas renseignés sur la société, la politique, et tutti quanti, par manque de médias ou par manque de médias bien outillés.
    Les enjeux de démocratie sont trop importants pour que les décideurs ne se soucient pas du sort des médias, à commencer par les plus petits entre nous: communautaires, hyperlocaux, indépendants et coopératifs.
    Christiane Dupont
    Rédactrice en chef
    Journaldesvoisins.com
    Ahuntsic-Cartierville

  • Pierre Bernier - Abonné 27 juin 2016 11 h 52

    Question ?

    Quel(s) parti(s) s'engage(nt) à soumettre une loi contraignante en cette matière ?