Pitié pour la presse

Le mémoire suggère d’ouvrir un volet destiné à la presse écrite dans le plan culturel numérique du gouvernement du Québec afin d’aider les entreprises de presse à se moderniser.
Photo: Jacques Nadeau Archives Le Devoir Le mémoire suggère d’ouvrir un volet destiné à la presse écrite dans le plan culturel numérique du gouvernement du Québec afin d’aider les entreprises de presse à se moderniser.

Une étude dévoilée mercredi propose trois solutions pour venir en aide à la presse écrite québécoise en crise : un crédit d’impôt relié à la masse salariale des médias, une aide au secteur de la publicité en mutation et l’intégration des entreprises d’information au plan culturel numérique du Québec.

« Ces trois mesures permettraient à la presse écrite de revivre, et ce, de belle façon », conclut la démonstration intitulée Les médias de l’information – Hypothèses de financement.

L’étude réalisée par la firme MCE Conseils pour la Fédération nationale des communications (FNC-CSN) était présentée à la presse à Montréal. Des données préliminaires ont été dévoilées début mai dans le cadre d’un colloque de la FNC qui a réuni des journalistes et des patrons de presse à Québec. La Fédération représente le plus grand nombre de syndiqués du secteur.

Regarder ailleurs

« Nous avons mandaté la firme MCE pour étudier les initiatives prises ailleurs dans le monde, notamment en Europe et dans les pays scandinaves, pour soutenir la presse locale, parce qu’évidemment, le problème que l’on vit au Québec et au Canada est mondial, explique Pascale St-Onge, présidente de la FNC. En somme, ce que font presque tous les autres pays, c’est créer un cadre réglementaire et fiscal pour favoriser la production de contenus locaux. C’est un peu dans cette direction que nous allons en nous appuyant sur l’étude. »

L’enquête comparative internationale relaie des données récentes pour établir l’ampleur de la crise des médias écrits et pour proposer des pistes de solutions à court terme et à long terme (comme une taxe sur les services Internet).

Les pistes immédiates se veulent pragmatiques, temporaires et échelonnées sur une période de cinq ans, tout en respectant le principe absolu de la liberté de la presse. L’objectif est d’assurer la survie du secteur jugé névralgique pour une société démocratique tout en assurant une mutation lui permettant de perdurer à long terme.

Voici les détails des trois solutions à court terme envisagées :

Crédit d’impôt. Cette mesure s’inspire des leviers présents dans le secteur des titres multimédias ou de la production cinématographique et télévisuelle. La mécanique permettrait de « sauvegarder les emplois restants dans le secteur, et, ainsi [d']assurer le maintien de millions de dollars en recettes fiscales », dit le rapport. Le montant du crédit d’impôt envisagé pourrait représenter 25 % des dépenses salariales, y compris les honoraires des pigistes et le salaire du personnel administratif, avec un plafond fixé à 80 000 $ par emploi. Le taux admissible grimperait à 35 % en région, afin d’encourager la création de nouveaux emplois spécialisés dans les zones les plus dépourvues de médias.

Publicité. Dans ce cas, l’idée est d’appuyer l’émergence de nouvelles pratiques de production et de commercialisation au sein des entreprises de presse pour faire face à la concurrence croissante des géants du Net qui phagocytent ce marché. La proposition vise aussi le soutien de nouvelles pratiques pour aller chercher de nouveaux jeunes lecteurs là où ils se trouvent, c’est-à-dire en ligne.

Modernisation technologique. Le mémoire suggère d’ouvrir un volet destiné à la presse écrite dans le plan culturel numérique du gouvernement du Québec afin d’aider les entreprises de presse à se moderniser. Le plan a un budget de 115 millions pour accompagner les entreprises culturelles dans leur virage numérique. Le volet médiatique souhaité s’adresserait aux entreprises québécoises d’information de la presse écrite comptant au moins trois ans de publication papier ou en ligne. L’aide serait pour un maximum de 1,5 million par projet.

La crise

Ces projections découlent d’un constat de crise pour la « presse écrite » et non pas imprimée, puisque les vieux médias en créent de nouveaux et servent très souvent de sources aux pure players en ligne. Ici comme ailleurs dans le monde, les revenus publicitaires chutent, les abonnements reculent et l’essentiel de l’information disponible en ligne impose désormais une apparence de gratuité.

Tous les signes vitaux inquiètent le secteur et le mouvement critique s’accélère. Les dépenses moyennes par ménage québécois pour les journaux sont passées de 31 $ par année à 16 $ entre 2010 et 2014. Les journaux québécois ont perdu 43 % de leurs emplois entre 2009 et 2015.

L’étude rappelle aussi à quel point d’autres secteurs médiatiques vivent sous perfusion étatique. Les gouvernements fournissent maintenant environ 40 % du financement de la production télévisuelle au Québec, en un seuil en hausse depuis vingt ans.

Plus généreux à l’étranger

Les gouvernements étrangers sont en général beaucoup plus généreux qu’ici avec leurs diffuseurs publics. CBC/RC recevait 33 $ par an par citoyen en 2011. La Belgique en donnait deux fois plus et la Norvège, plus de cinq fois plus.

Même la presse écrite est davantage soutenue publiquement ailleurs dans le monde. Le Québec verse l’équivalent de 3 $ par année par habitant à ses journaux. Ce montant double aux États-Unis, est multiplié par six en Grande-Bretagne et par dix en France (29,26 $).

 

Le consensus

Tout cela noté, la FNC est bien consciente du chemin chaotique à parcourir pour convaincre tous les intervenants de la nécessité de faire intervenir l’État. La diffusion des données et constats veut « sensibiliser la population » à la crise qui affecte le secteur deux fois centenaire.

La Fédération va aussi chercher un consensus dans le secteur industriel, où les conditions demeurent très inégales. Certains médias écrits appartiennent à de puissants conglomérats qui ne voudront peut-être pas du financement étatique pour soutenir artificiellement les plus faibles concurrents menacés de disparition.

« Il y a encore un travail à faire pour fabriquer un certain consensus entre tous les joueurs de l’industrie, mais on sent qu’on s’en approche grandement, dit la présidente. Transcontinental a par exemple exprimé très clairement, en commission parlementaire fédérale sur l’information régionale, que si l’État canadien ou québécois ne lui apportait pas de soutien financier, il ne faudrait pas l’appeler pour se plaindre quand la compagnie fermerait ses hebdos. C’est ce qu’elle fait présentement. On sent que les joueurs de plus en plus préoccupés ouvrent la porte à quelque chose qui n’a jamais été envisagé par le passé, mais de très courant ailleurs dans le monde. »